Nouvelle grande manifestation unitaire au Mur des fédérés, le 24 mai 1936. Le Front populaire a remporté les élections législatives, Léon Blum (SFIO) a déjà été choisi comme président du Conseil mais il n’est pas encore au pouvoir.

À la une du Populaire est annoncé un article d’Amédée Dunois,

La manifestation au Mur des Fédérés, vieille tradition prolétarienne

Voici l’essentiel de cet article (que j’interromprai parfois pour des commentaires):

Je sais que l’Humanité fait de la manifestation au Mur des Fédérés « la manifestation traditionnelle du Parti Communiste ». Il y a là une erreur ou un malentendu. Le Parti Communiste ne date que de 1920. Or, en 1920, il y avait exactement quarante ans que les organisations socialistes et ouvrières avaient été, pour la première fois, déposer leurs couronnes au pied du mur funèbre, sur lequel, disait Pottier, fut écrite en lettres de sang — le sang de prolétaires — l’histoire de la Bourgeoisie:

Ton histoire, Bourgeoisie

Est écrite sur ce mur.

Ce n’est pas un texte obscur…

Ta féroce hypocrisie

Est écrite sur ce mur!

Serait-ce se rapprocher de la vérité historique que de faire de la manifestation du Mur « la manifestation traditionnelle du Parti Socialiste »? Oui, dans la mesure où le Parti Socialiste est né quinze ans plus tôt (1905) que le Parti Communiste.

Nous n’en ferons rien, cependant. Nous n’avons pas, historiquement, le droit de le faire.

La vérité vraie, c’est que la manifestation du Mur des Fédérés n’appartient en propre à aucun de nos deux partis ouvriers, de nos deux partis frères. La tradition qu’elle représente leur est antérieure à tous les deux. Les organisations politiques et syndicales qui, en 1880, en eurent l’initiative, ont depuis longtemps cessé d’exister.

La manifestation du Père-Lachaise n’est ni communiste ni socialiste: elle est le bien commun du prolétariat tout entier.

Dans le contexte politique, les « deux partis frères » s’imposaient. Et voici la première manifestation:

23 MAI 1880

C’est le 23 mai 1880 qu’elle eut lieu pour la première fois. Le « Parti Ouvrier » — ancêtre à la fois du Parti Socialiste et du Parti Communiste d’aujourd’hui — n’avait que sept mois d’existence. Toutes les tendances — toutes les « écoles », disait-on alors– s’y coudoyaient dans un certain désordre. Mais quelques jours plus tard, au commencement de juin, Jules Guesde traversera la Manche pour aller retrouver à Londres Marx, Engels, et Paul Lafargue, et là il rédigera, en partie sous leur dictée, le premier programme du Parti Ouvrier, programme qui provoquera coup sur coup, dans les rangs du « Nouveau Parti », trois scissions consécutives: celle des syndicaux ultraréformistes, à qui tout le monde sera d’accord pour crier: « Bon voyage! », celle des anarchistes, ennemis farouches du bulletin de vote; celle enfin de 1882, entre collectivistes révolutionnaires (guesdistes) et collectivistes modérés (broussistes).

En mai 1880, ces scissions ne faisaient que s’annoncer. […]

Toutes les écoles cependant communiaient dans un même culte de la Commune. La campagne pour l’amnistie battait son plein. Elle devait aboutir, en juillet, au virulent discours de Gambetta (Délivrez-nous de ce « haillon de guerre civile »!) et un vote par les deux chambres de l’amnistie plénière.

C’est bien gentil de la part de Dunois, de mettre en exergue le virulent discours de Gambetta… en oubliant qu’il s’était opposé à l’amnistie jusque là. Passons.

La première manifestation du Mur a sa place dans cette campagne qui, commencée un an plus tôt, gagnait en intensité chaque jour. Elle s’y intègre.

La campagne pour l’amnistie n’avait pas commencé un an plus tôt. La première proposition de loi d’amnistie des communards fut déposée à l’Assemblée le 20 décembre 1875 par Alfred Naquet, Édouard Lockroy et d’autres, et fut repoussée à mains levées au milieu des applaudissements. Ils furent relayés au Sénat par Victor Hugo le 22 mai 1876. Avec le même (in)succès.

Revenons à la manifestation.

D’où vint l’idée? On ne sait trop. Probablement du prolétariat lui-même, des ateliers et de ces « groupes d’études sociales » où se rencontraient les premiers militants. Les chefs, Guesde y compris, ne firent que suivre le mouvement.

À l’annonce de ce qui se préparait, le gouvernement déclara que la manifestation tombait sous le coup de la loi. Mais Guesde ne s’émut pas pour si peu. Il convia tous les ouvriers révolutionnaires à se trouver sur la place de la Bastille le 23 mai, à deux heures de relevée, pour se rendre ensuite au Père-Lachaise.

L’appel fut entendu. Des milliers de travailleurs se trouvaient au rendez-vous à l’heure dite. La police aussi. Quand la colonne de L’Égalité déboucha de la rue Saint-Antoine, des bagarres avaient déjà eu lieu. La couronne du Cercle des Égaux avait été mise en pièces, Fournière avait été arrêté.

MALGRÉ LES PROVOCATIONS

Sans se laisser intimider, la colonne, grossie des troupes du 12e s’engagea dans la rue de la Roquette. Cinq mille citoyens suivaient. […] Place de la Roquette, collision avec la police.

La place de la Roquette est dans l’article de L’Égalité et devant la prison.

Les couronnes sont saisies, les porteurs traînés au poste.

Provocations impuissantes. La colonne de L’Égalité, imperturbable, continue sa marche en silence. Elle pénètre dans le cimetière. « Les manifestants, chapeau bas, dit un récit de l’époque, une immortelle rouge à la boutonnière, marchant quatre par quatre. Sur les contre-allées, les curieux se découvrent… Tous ceux qui étaient présents garderont toujours le souvenir de cette scène imposante et unique… Oui, le prolétariat se souvient — il n’a rien oublié et il apprend chaque jour. »

Après le résumé, après la citation, le rédacteur prend son autonomie pour la suite.

Et c’est maintenant le Mur, la fosse commune, couverte de ronces et d’orties. Des agents en grand nombre empêchent d’approcher. Par-dessus leurs têtes, les révolutionnaires, sans un cri, lancent dans la direction du Mur leurs immortelles couleur de sang et se retirent très calmement, avec le sentiment du devoir accompli.

Il y avait une herbe épaisse et drue et de maigres arbres, dans l’article original (voir ici). Les ronces et les orties sont inventées. Romantisme (révolutionnaire?).

Le Mur a remplacé la fosse commune comme symbole (« lieu de mémoire ») au cours des années 1880-90.

J’arrête cette citation ici: la suite de l’article de Dunois fait glisser de la manifestation de 1881 (la deuxième)… à la Révolution russe, pour se conclure d’un

C’était sans doute la première fois [1881] que des prolétaires français unissaient dans une même dévotion, un même amour, la Commune de Paris et la révolution russe. Nos lecteurs savent que ce ne devait pas être la dernière.

… qui nous entraînerait, dans la mémoire de la Commune, ailleurs. Un ailleurs inévitable, mais pas pour cet article!

Vous trouverez en cliquant ici L’Humanité et Le Populaire du lendemain, avec les images joyeuses de la fête que fut la manifestation du 24 mars 1936.

La photographie en couverture est due à David Seymour (aussi connu sous le nom de Chim). Le groupe Mars, sur les tombes, anime la manifestation — mais je n’ai pas déterminé avec certitude si c’était celle du 19 mai 1935 ou celle du 24 mai 1936 — d’autant plus qu’il existe une photographie du même groupe sur les (mêmes?) tombes (pendant l’autre manifestation), due à Willy Ronis.

Quant à moi, j’ai déjà raconté ces deux manifestations… je m’arrête ici.

Livres cités

Audin (Michèle)Mademoiselle Haas, L’arbalète-Gallimard (2016), — Valentine, 24 mai 1936, Hors-Série « 1936 » de L’Humanité (2016).