Le Drapeau, un quotidien qui n’a vécu qu’un jour… et même pas, puisqu’il fut saisi avant de paraître. Ce jour était le 18 mars 1871. Le journal était daté, selon une habitude de Vallès (et d’autres) que nous avons déjà signalée, du lendemain 19 mars. Onze ans après, Jules Vallès raconte cette histoire.

Il y a onze ans

Dans la seconde moitié de mars 1871, fut jugée une poignée de républicains qui avaient acculé les membres du gouvernement de la Défense contre le mur où la colère du peuple peut s’emporter jusqu’à clouer les incapables, sinon les traîtres [il s’agit de la journée du 31 octobre]; j’étais de cette fournée-là.

Frappé par le tribunal des soldats, je pus échapper aux gendarmes, mon collaborateur du Réveil, Henri Bauer, sait comment.

À peine arrivé chez l’ami qui m’offrait un asile [cet ami était Henri Bauer], je jetai cent cinquante lignes sur le papier. Elles devaient paraître dans le Cri du Peuple, datées de Bruxelles.

Le journal annonçait que j’avais passé la frontière. Ah! mais non! Je sentais bien qu’il y avait de l’orage du côté des faubourgs. Mais on retarda de quelques heures, d’un ou deux jours, la publication de l’article, et au moment où il allait paraître, le Cri du Peuple fut supprimé — tranché au fil du sabre [six journaux sont suspendus par le général Vinoy le 11 mars, La Bouche de fer, La Caricature politique, Le Cri du peuple, Le Mot d’ordre, Le Père Duchêne, Le Vengeur].

Mais nous avions, mes rédacteurs et moi, de l’entêtement, de la conviction.

Dans les tiroirs d’un imprimeur, qui s’appelait Rouge, si je ne me trompe — couleur engageante — traînait la propriété d’un journal appelé le Drapeau, qui avait, je crois bien, été fondé ou occupé un instant par M. Paul de Cassagnac [un journaliste bonapartiste] pendant la guerre. Cela ne valait pas cent francs, mais avec un vieux fusil on peut faire des clairs dans le rang de l’ennemi tout de même, et nous achetâmes le droit d’épousseter le vieux titre, d’y mettre des manchettes écarlates.

Le journal fut composé, mais la police, avertie par je ne sais qui, fit tout d’un coup irruption. C’était dans la nuit du 18 mars, du 18 mars même.

Il y avait même, m’a-t-on dit, des soldats en armes. Et ils croisèrent la baïonnette contre le papier.

Mais quelques feuilles passèrent malgré la consigne. Et voici comment je puis offrir aux lecteurs l’article du fugitif qui vit à peine le jour, et qui, en tout cas, ne mit pas le nez dans la rue.

Le 31 octobre est jugé…

On voit que je pressentais la lutte, que la douleur ne m’empêchait pas de voir clair, que les généraux ne nous faisaient pas peur, quoiqu’ils se fussent dressés sur leurs selles pour crever six journaux comme des clowns de cirque.

Le Réveil étant un journal de combat littéraire — ce qui est émouvant aussi — plutôt qu’un journal d’attaque révolutionnaire, je n’ai pas osé remuer le brasier rouge encore — mais j’ai trouvé je ne sais quelle joie de prophète destiné à être ensanglanté par sa prophétie, à publier, onze ans après, cette page écrite quelques heures avant le grand coup de clairon des fédérés.

Jules Vallès

Le Réveil, 20 mars 1882

Dans son article du Drapeau, ce jour-là, 18 mars, Jules Vallès racontait… le 31 octobre. Ce que nous lirons dans son article… qui sera l’article suivant de ce site.

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Je ne sais pas où Vallès a trouvé des exemplaires du Drapeau pour y reproduire son article onze ans après. J’ai trouvé de quoi faire l’image de couverture… aux archives de la Préfecture de police, où il était bien normal que ce journal se trouve. Encore une fois merci à ce service.

Livre utilisé

Vallès (Jules), Il y a onze ans, article paru dans Le Réveil,  20 mars 1882, reproduit dans le recueil d’articles Le Cri du peuple, Éditeurs français réunis (1953).