Suite du récit d’Émilie Noro

Les Temps nouveaux, 8 mars 1913

VI Louise Michel

Je ne saurais faire mieux le portrait de ma bonne Louise qu’en citant les quelques lignes suivantes, extraites de l’Égalité de Genève, qui les publia au moment de sa condamnation.

[Ici Émilie Noro interrompt assez longuement son récit de la prison… Il pourrait sembler — et il m’a d’abord semblé — étrange de remplacer une narration de souvenirs par un article de journal. Mais voilà, Émilie Noro a contribué à l’écriture de cet article — si elle ne l’a pas écrit entièrement elle-même. Il me semble qu’il s’agit du tout premier article sur Louise Michel publié dans un journal. Il est paru dans le numéro daté du 24 décembre 1871 de L’Égalité, qui était le journal des sections suisses romandes de l’Association internationale des travailleurs (un mois avant un article dans un journal français déjà publié sur ce site). Un passage qu’Émilie Noro ne reproduit pas ici mentionne une lettre écrite « à une de ses amies et co-détenues » qui est… une lettre de Louise à Émilie que nous lirons dans un prochain article.]

Louise Michel vient d’être condamnée par le 6e conseil de guerre à la déportation dans une enceinte fortifiée, c’est-à-dire à la guillotine sèche.

Cette fois, les juges — nous allions dire les assassins — ont proportionné la peine à la grandeur de l’intelligence et du cœur de leur victime, et c’est probablement par un raffinement de cruauté, chose assez fréquente chez les vieillards, qu’ils n’ont pas prononcé la peine de mort réclamée par l’héroïne populaire.

L’admirable attitude de Louise Michel devant le conseil de guerre a été digne de sa vie tout entière, vie pleine d’abnégation, de grandeur et de dévouement.

Élevée au sein de l’opulence, elle n’a pour ainsi dire jamais vécu pour elle-même. Chacune de ses actions est frappée au coin de l’amour de l’humanité; sa bonté pour ceux qui l’entourent est devenue proverbiale. Devenue pauvre et simple institutrice, elle refuse constamment de se marier pour se dévouer tout entière au peuple. Dépourvue de tout, elle sacrifie même ce qui est indispensable à sa vie matérielle, et ce n’est pas de l’amour, mais de l’adoration qu’elle inspire à ceux qui peuvent la connaître; il n’est pas une jeune fille élevée par elle dans la libre pensée qui ne soit fière de lui avoir appartenu.

Un jour, ce peuple qu’elle aime tant et pour qui elle vit prend les armes pour revendiquer ses droits méconnus. Louise Michel, joignant les actes à la parole, l’héroïsme au dévouement, organise aussitôt une légion d’ambulanciers [ambulancières, dans L’Égalitéet va recueillir les blessés jusque sous les baïonnettes de Versailles. Bientôt, c’est elle qui porte les dépêches et les ordres aux postes les plus avancés et les plus périlleux. Enfin, pendant deux mois d’une lutte gigantesque, le peuple la voit à la tête des bataillons fédérés.

Elle encourageait encore les combattants dans de nombreux et véhéments écrits. Pendant le siège, elle avait collaboré au Combat [de Félix Pyat] et à la Patrie en danger [d’Auguste Blanqui]; elle fut arrêtée à la suite du 31 octobre.

Pendant la Commune, elle continua la même propagande.

Quand la dernière semaine de mai arriva, quand le peuple fut écrasé par la bourgeoisie, Louise Michel, qui n’avait pas quitté le combat, apprend que sa mère est arrêtée. Pour un cœur comme le sien, il n’y a pas à hésiter; elle court de bastion en bastion, partout où l’on traîne des prisonnières, et arrive au 37e [entre la porte de Clignancourt et la porte Montmartre — Louise Michel habitait le dix-huitième], où était [où elle trouve, dans L’Égalité] sa mère.

— Vous êtes militaire, dit-elle à l’officier versaillais qui commandait au bastion, je vous livrerai Louise Michel si vous faites remettre sa mère, qui est ici, en liberté.

Elle fut arrêtée, mais l’officier fit remettre sa mère en liberté.

Les Temps nouveaux, 15 mars 1913

Conduite à Satory d’abord, elle y était lorsque j’arrivai moi-même [Les Versaillais ayant conquis Montmartre dès le mardi 23 mai, Louise Michel a été arrêtée le 24 mai, elle a dû arriver à Satory ce jour-même, avant Émilie Noro arrivée elle, le 26], et elle quitta, comme nous, cet enfer pour la prison des Chantiers; jusqu’au départ de Mme Régère, j’eus peu l’occasion de me trouver avec elle.

Elle avait avec elle une de ses anciennes élèves, devenue ambulancière pendant le siège et la Commune. Au premier interrogatoire de M. Macé, elle insista vivement auprès de lui pour qu’elle fût remise en liberté.

— Y tenez-vous donc beaucoup? lui demanda la commissaire du gouvernement.

— Par dessus tout.

— Mais pourquoi donc? reprit celui-ci qui ne pouvait pas ne point partager pour Louise l’admiration générale.

— Parce que cette jeune fille est mon élève, c’est sur mes conseils qu’elle a servi dans les ambulanciers et je suis responsable de ce qui peut lui arriver. C’est moi et non elle qui est coupable, s’il y a culpabilité à soigner des blessés.

— C’est bien, reprit le commissaire, et il fit sortir la jeune fille [Louise Michel ne mentionne pas cet épisode dans son livre].

Nous étions parvenues à nous grouper dans un coin, quelques dames et quelques jeunes personnes, pour éviter autant qu’il était possible dans cette promiscuité, le contact des êtres sans [il manque un bout de phrase là] nous arrêter et colloquer avec nous pour faire nombre. Nous échappions ainsi aux ignobles conversations de ces malheureuses. Louise n’ayant plus sa jeune compagne à sauvegarder vint partager notre clan et prit la place de ma voisine.

Mais tout n’est pas rose dans le voisinage des apôtres.

L’exemple de l’abnégation et de la grandeur d’âme est entraînant et une quantité de femmes à la conversation desquelles nous voulions échapper, se sentant en quelque sorte corrigées et réhabilitées par sa présence, vinrent nous relancer et notre petit cercle devint le rendez-vous de celles qui voulaient entendre la bonne parole, le bureau de correspondance des déshéritées qui ne savaient rien et dont Louise devint l’instructeur et l’écrivain public; ma paillasse devint le divan où toutes s’asseyaient et je n’eus plus la faculté de m’isoler à mon aise dans mes noires rêveries.

Louise ne partageait pas, elle donnait tout. Souvent, quand j’étais arrivée à confectionner l’ombre d’un maigre déjeuner, elle distribuait non seulement sa part, mais aussi la mienne:

— Mais, je ne suis pas comme vous, lui disais-je, je ne vis pas seulement de grains de café, j’ai mal à l’estomac, j’ai faim.

— Tiens, c’est vrai, il ne vous reste rien; demain je ferai attention à conserver quelque [manque au moins un mot]

Mais le lendemain elle recommençait.

Un jour, je me fâchai tout de bon. Sa mère lui avait fait passer une petite soupière contenant du bœuf à la mode. Avant même d’avoir regardé ce qu’elle contenait, elle l’avait donnée.

— C’est indigne, lui dis-je, votre mère s’impose des privations pour vous et vous en faites bénéficier des femmes moins à plaindre que vous et qu’elle surtout. À qui avez-vous donné cela, à une personne qui a assez d’argent pour se procurer à manger.

Elle se mit à pleurer et je me jetai à son cou, mais je me mis à la veiller comme une enfant, car elle donnait sans discernement.

Sa bonté et sa générosité rayonnaient, mais inconsciemment, comme un foyer rayonne sa chaleur et sa lumière, tant mieux pour qui n’est pas là. Aussi arrivait-il que les êtres discrets et dignes d’intérêt échappaient à sa sollicitude, qui se répandait à profusion sur celles qui savaient exploiter son cœur.

Elle eut une fois une idée bizarre.

Elle fit une pétition que quelques-unes d’entre nous signèrent afin que les femmes qui se respectaient fussent séparées des autres; je m’y opposai et ne voulus point la signer. [Je n’ai pas trouvé d’autre mention de cette histoire un peu étonnante.]

Avant d’arriver au colonel Gaillard, elle passa chez le lieutenant Marcerou, qui descendit, furieux comme d’habitude, faire une scène épouvantable.

Les femmes sont loin d’être braves: celles qui avaient signé la pétition s’en prirent à Louise et lui recommencèrent une litanie après le départ de notre geôlier, et ma pauvre compagne, qui me boudait depuis le matin, revint à moi, pleurante et désespérée.

Elle faisait des projets pour l’avenir; elle comptait seulement sur un bannissement — c’était dans les premiers jours [l’attitude de Louise Michel changea lors des premiers conseils de guerre et notamment de la condamnation à mort de Théo Ferré le 2 septembre] — et elle me disait:

— À Londres nous vivrons tous ensemble avec le culte de Notre Commune. Vous donnerez des leçons de français si votre mari est mort.

— Des leçons de français! Ah! par exemple, ce n’est guère possible,

Tout mon savoir … se hausse [Quand la capacité de son esprit se hausse]

À connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse. [Molière, Les femmes savantes]

— Si fait, si fait, je prendrai une maison d’éducation et vous serez professeur de français; je le veux.

— Si vous tenez absolument à ce que je sois professeur, je veux bien, mais pas de français, je suis en guerre ouverte avec la syntaxe; je donnerai des leçons de couture et de soupe aux choux.

D’autres moments, quand, par exemple, je l’avais empêchée de déjeuner avec des grains de café ou lorsque j’avais exigé qu’elle descendît un peu prendre l’air, elle me disait d’un ton résigné:

— Comme je m’accorderais mieux avec votre mari, s’il est tel que vous me le dites, nous irions bien ensemble.

— Parbleu, je le crois certes bien il est aussi toqué que vous.

— Et vous n’en avez pas de nouvelles? Pensez-vous qu’il soit mort?

— On me le dit à l’instruction et partout, mais je ne puis le croire, il allait se battre avec tant de cœur que je me le figurais invulnérable.

— Vous avez raison, me répondait-elle alors d’un air convaincu. Et puis, il y a un Dieu pour les toqués.

Elle débarbouillait les enfants, peignait et nettoyait une vieille folle qui était notre voisine, et avait des soins pour tout le monde, sauf pour elle. Nos gardiens eux-mêmes la vénéraient. Elle n’avait aucune fierté  et causait avec eux comme avec tous.

Moi, je me renfermais dans un mutisme complet, à part les monosyllabes que j’étais obligée de répondre lorsqu’on m’interrogeait. Je ne parlais pas et aucun de nos vainqueurs ne connut jamais la couleur de mes paroles. Quelquefois, un garde me demandait d’un air sympathique pourquoi j’avais été arrêtée, je répondais sèchement:

— Je suis la femme d’un fédéré.

Un jour, Marcerou vint nous dire que celles qui voudraient des nouvelles de leur mari n’avaient qu’à en demander.

— Demandez donc, me dit Louise.

— Non, répondis-je en faisant un effort sur moi-même, si mon mari est mort, je ne veux pas donner à cet homme la joie de me l’apprendre, et s’il est vivant, je ne veux pas que mes questions fassent songer à lui.

Pendant ce temps, l’instruction se continuait; celles qui allaient être jugées furent transférées rue de Paris [sur cette prison, voir cet article], et je fus séparée de Louise. [Si l’on croit les dates des lettres de Louise Michel publiées dans l’enquête de La Revue blanche (voir l’article suivant), Louise Michel avait déjà quitté les Chantiers le 7 juillet.]

Son départ sembla arracher le cœur de celles qui restaient. Quant à celles qui s’en allaient, elles furent consolées de leur départ en apprenant qu’elles partaient avec elles.

Elle fut admirable quand on la jugea, et je cite, toujours dans l’Égalité:

Elle est aussi coupable que Ferré, conclut le rapport lancé contre elle, que Ferré « le fier républicain » qu’elle défend d’une si étrange façon et dont la tête, pour nous servir de son expression, est un défi jeté aux consciences.

Et quand on l’invite à se défendre:

Je ne veux pas me défendre, dit-elle, ni même être défendue; j’ai fait tout ce que j’ai pu pour faire triompher la révolution sociale, et j’accepte toute la responsabilité de mes actes…

Ce que je réclame de vous, ajoute-t-elle à la fin des débats, de vous qui vous donnez comme mes juges, c’est le champ de Satory où sont tombés nos frères [exécutions de Ferré, Rossel, Bourgeois, le 28 novembre 1871]. Oui, retranchez-moi de votre société. Puisque les cœurs qui battent au mot de liberté ne méritent que du plomb, j’en veux ma part, sinon je crierai vengeance toute ma vie et je la demanderai à nos frères qui sauront bien venger ceux qui ont été assassinés par la Commission des Grâces [dite aussi « des assassins »].

Le président veut l’interrompre; elle se rassied tranquillement, puis, regardant fièrement ses juges:

Maintenant, tuez-moi, si vous n’êtes pas des lâches!

Je joins à la fin de ces pages une des quelques lettres que je reçus d’elle après son départ et qui montre bien quelle est la grande âme de l’héroïne populaire [cette lettre ne figure pas dans les articles des Temps nouveaux. Il y a trois lettres de Louise Michel à Émilie Noro dans l’enquête de la Revue blanche (voir un prochain article)].

Elle partit pour la Nouvelle-Calédonie sur la Virginie. Sur ce transport, comme aux Chantiers, à la presqu’île Ducos comme à Paris, l’apôtre a continué sa vie d’abnégation et de dévouement. Louise a toutes les vertus des premiers chrétiens, mais avec l’amour du peuple en plus, avec celui de leur Dieu en moins.

(À suivre)

*

Comme je l’ai déjà signalé au début de cette série d’articles, ce texte date au plus tôt de 1880, ce qui explique que Marie Noro sache ce qui s’est passé en Nouvelle-Calédonie. L’article de L’Égalité, lui, est plus proche des faits relatés puisqu’il date du 24 décembre 1871.

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Cinquante ans après, le mythe Louise Michel était bien vivant (et le monde bien masculin), comme le montre cette photographie de l’agence Meurisse prise lors d’une commémoration sur la tombe de Louise Michel à Levallois-Perret, que j’ai copiée sur Gallica, là.

Livre utilisé

Michel (Louise)La Commune, Stock (1898).