Dans les articles précédents, j’ai envisagé le révisionnisme sous différents aspects, en particulier celui de compter les morts de la Semaine sanglante.

Le choix semble être de s’appuyer avec confiance sur les chiffres « officiels », ceux des cimetières, comme Du Camp, ou ceux des commissariats de police, comme Tombs, ou de faire confiance aux témoignages, comme Pelletan, en prenant en compte la part d’une inévitable surévaluation, bien naturelle vue la violence de la répression.

S’il est remarquable que, les chiffres officiels donnent, à cent trente ans d’écart, des résultats comparables, il est à peu près clair aussi que de nouveaux témoignages ne vont pas apparaître.

Ainsi, après avoir interrogé les arguments révisionnistes, on peut conclure

  • qu’il y a eu bien plus de 7000 tués pendant la Semaine sanglante
  • qu’on n’en saura jamais le nombre exact.

Et donc, qu’il reste peut-être à poser des questions différentes. Ou les mêmes questions différemment.

Je laisse de côté l’argument « il manque cent mille électeurs », qui a été employé après les élections au conseil municipal de juillet 1871. Cent mille électeurs en moins, ce sont cent mille hommes qui ne vont pas voter, parce qu’ils sont morts, parce qu’ils sont en prison, parce qu’ils sont en exil ou tout simplement parce qu’ils ne veulent pas aller voter pour des candidats bourgeois…

Le « il manque cent mille ouvriers » de l’Enquête sur la situation industrielle et commerciale de Paris réalisée par des conseillers municipaux en octobre 1871 me semble plus fécond, même s’il n’inclut pas clairement les ouvrières.

À cet endroit, il est important de remarquer que si, sans aucun doute, de nombreux ouvriers ont été tués pendant les combats de la Commune et les massacres qui les ont accompagnés, cela n’a pas été la seule grande cause de mortalité en 1871, en particulier dans les classes populaires. Car il y a eu le siège. En voici une illustration très concrète.

Avec une nouvelle question.

Les bébés de la fête de mars 1871

Lorsque j’ai écrit Comme une rivière bleue, je m’intéressais davantage à la joie et à la fête qu’aux massacres (c’est d’ailleurs toujours le cas). Je m’étais imaginé qu’il devait y avoir eu davantage de naissances, cette année-là que les précédentes, neuf mois après mars.

Voici les nombres d’actes de naissance enregistrés en décembre dans le onzième arrondissement, à l’époque le plus peuplé de Paris et un des plus populaires. On a déclaré

  • 431 naissances entre le 1er et le 31 décembre 1869
  • 461 naissances entre le 1er et le 31 décembre 1870
  • 322 naissances entre le 1er et le 31 décembre 1871
  • 510 naissances entre le 1er et le 31 décembre 1872

(j’ai seulement regardé les numéros des actes, je sais qu’il y a des numéros bis et que certains actes sont des reconnaissances, mais ceci ne peut affecter le phénomène constaté qu’ « à la marge », comme disent certains historiens).

Résultat : une bonne grosse centaine de naissances… en moins.

Une naissance, ce n’est pas une élection, on ne peut pas conclure à l’abstention… Cent naissances de moins, ce sont cent femmes enceintes de moins.

Je m’étais demandé si je ne tenais pas là une façon de compter les morts.

Ce n’est évidemment pas aussi simple !

Les jeunes mortes de janvier 1871

Dans le même arrondissement, on avait enregistré 378 décès en janvier 1870. Au cours du dernier mois du siège de Paris par l’armée prussienne, janvier 1871, on a dressé 1522 actes de décès. Quatre fois plus !

La lecture de ces actes donne un côté humain au comptage des morts — et je la recommande.

  • On y trouve, bien sûr, des victimes de la guerre, qui continue autour des remparts de la ville.
  • On y trouve beaucoup de personnes âgées — je ne suis pas capable d’en dire beaucoup plus sur celles-ci, mais on conçoit qu’elles aient été davantage victimes du froid, de la faim et des maladies.
  • On y trouve surtout une mortalité infantile énorme, on ne sait plus en quelle unité l’âge de ces bébés est portée dans le registre, jours, semaines, mois ? les pères viennent déclarer la mort quelques jours après la naissance et souvent ont tant de mal à signer leur nom…

On y trouve aussi, et je les ai relevées une à une, cent quarante-cinq femmes âgées de 13 à 42 ans, qui ont donc raté la fête du 28 mars 1871 et les raisons joyeuses qui auraient pu amener certaines d’entre elles à accoucher d’un enfant en décembre, peut-être pas toutes, par exemple, quatre d’entre elles étaient des cultivatrices qui seraient peut-être rentrées chez elles, dans leurs villages de la région, à la fin du siège.

En janvier 1870, les femmes mortes âgées de treize à quarante-deux ans n’étaient « que » trente-deux.

Comment le nombre de jeunes femmes mortes en janvier est-il corrélé à celui des enfants nés en décembre la même année ? L’est-il, seulement ? y a-t-il dans ce décompte une place pour les jeunes femmes mortes en mai ?

J’ai encore moins de compétence en démographie qu’en mécanique des fluides (voir l’article Du sang dans la Seine?), je n’en dis pas plus.

Je clos (provisoirement) cette série d’articles consacrés, à travers la contestation du révisionnisme, à la mémoire des ouvriers et ouvrières morts à Paris en 1871.

Je dédie ce paragraphe à la mémoire de Marie Adeline Grosieux, une blanchisseuse du onzième arrondissement qui avait seize ans quand elle est morte en janvier 1871.

*

L’image de couverture est extraite d’une gravure lithographiée de De La Tramblais, intitulée Les Infâmes et portant la mention « Avril 1871 ». Voici (une vilaine photographie de) l’image entière.

Je l’ai trouvé dans encore un livre, qui n’a pas jugé utile d’en indiquer la provenance. Le musée Carnavalet propose une série de lithographies du même auteur, sous le titre Les Désastres de Paris, qui semblent d’une autre inspiration politique.

Références

Je suppose que les lectrices et lecteurs le savent, mais, comme les registres d’inhumation des cimetières, les registres d’état civil sont en ligne aux Archives de Paris.

Les livres, articles, cités ou utilisés sont:

Tombs (Robert), How bloody was la Semaine sanglante of 1871? – A Revision, The Historical journal (55), p.679-704  (2012).

Du Camp (Maxime)Les Convulsions de Paris, Paris, Hachette (1879).

Pelletan (Camille)La Semaine de mai, Maurice Dreyfous (1880).

Situation industrielle et commerciale de Paris en octobre 1871, Rapport de l’enquête faite par une fraction du Conseil municipal, Librairie des bibliophiles (1871).

Audin (Michèle)Comme une rivière bleue, L’arbalète-Gallimard (2017).