Après la visite aux cimetières de l’article précédent et les rappels des arguments (dix-neuviémistes) de Du Camp et Pelletan, venons-en à notre moderne révisionniste.

L’historien britannique Robert Tombs a, lui aussi, compté les morts.

Il a utilisé une méthode analogue à celle de Du Camp.

Et il a trouvé un résultat analogue à celui de Du Camp.

Se fonder sur des nombres donnés par la police est un peu étonnant de la part d’un historien du vingt et unième siècle. C’est en tout cas ce qu’il a fait.

Pourquoi cette révision?

La raison pour laquelle il s’est attaché à cette révision, c’est, dit-il, que la ville de Paris lui a demandé s’il était bien vraisemblable que 9 000 (neuf mille) corps aient été enterrés dans le cimetière de Charonne. Bien entendu, il a trouvé ça invraisemblable (moi aussi). Et comme ceci était faux, le reste finit par l’être aussi.

Cette histoire de neuf mille corps à Charonne est assez étrange et j’aimerais bien savoir qui l’a imaginée. Malgré mes nombreuses lectures qui m’ont permis d’établir un long bêtisier (je renvoie à la « légende dorée », dans l’article « Compter les morts » et à toute la série plus ancienne « Histoire en creux« ), je ne l’ai jamais vue ailleurs que dans l’article de Tombs.

Mais revenons au cimetière de Charonne. J’ai vu 2 corps inconnus dans le registre (voir ma visite aux cimetières dans l’article précédent). Maxime Du Camp en a vu 134. Camille Pelletan dit qu’il n’a pas eu d’information sur ce cimetière. Mais… bien plus tard, le 29 janvier 1897, on pouvait lire dans le quotidien Le Matin :

Les terrassiers actuellement occupés aux travaux du réservoir que la ville de Paris fait construire sur une partie de l’ancien cimetière de Charonne, en haut de la rue de Bagnolet, ont mis à jour, depuis le commencement de la semaine, près de huit cents squelettes encore enveloppés de vêtements militaires.

Il résulte de l’examen des boutons d’uniforme que ces restes sont ceux de fédérés inhumés à cet endroit en mai 1871.

Les ossements ont été soigneusement recueillis et transportés dans la portion du cimetière respectée par les terrassiers.

(Je l’ai déjà signalé dans un article plus ancien.) Près de 800 corps, c’est beaucoup, mais ce n’est pas 9 000. Compte tenu des combats et des fusillades dans les quartiers de l’est parisien, l’ordre de grandeur semble assez vraisemblable.

Dans son article, Robert Tombs dit aussi que, dans les cimetières, d’après des rapports internes, les corps n’ont pas été enterrés les uns sur les autres, mais avec de l’espace entre eux, en anglais:

But cemetery officials denied in internal reports that bodies were piled into common pits, and insisted that, as regulations required, they were only burying bodies one deep and with space between – a statement proved in one case, as they were able to identify and recover the body of Charles Delescluze years later.

La preuve, donc, dit-il finalement, serait que le cimetière de Montmartre a été capable de retrouver le corps de Charles Delescluze pour le ré-inhumer au Père-Lachaise des années plus tard (je précise: c’était le 26 novembre 1883).

C’est le moment de nous souvenir de la mention de Charles Delescluze, dont le registre de Montmartre nous dit qu’il y a été inhumé le 25 mai 1871 (voir ma visite aux cimetières). Il est mort sur la barricade du Château-d’Eau le 25 mai en fin d’après-midi. Les versaillais n’ont réussi à prendre la barricade suivante, devant le Ba-Ta-Clan, que le 26… Bien sûr que les morts de la grande barricade n’ont pas été enterrés le 25. D’après Le Figaro du 24 novembre 1883, le corps de Delescluze, après trois jours dans l’église Sainte-Élisabeth, a été emmené square du Temple

où trois camions de cadavres étaient déjà chargés à destination du cimetière du Nord (Montmartre)

— trois camions, alors peut-être pour un peu plus que les 10 inconnus du square du Temple enregistrés par le cimetière le 28 mai (voir, toujours, ma visite aux cimetières). Le journaliste explique ensuite en détail comment Delescluze avait été inhumé deux fois, afin qu’on ne puisse le retrouver, justement.

Il n’y a pas besoin d’examiner très longuement le registre pour voir que le nom de Delescluze n’y a été ajouté que le jour où ses restes ont été exhumés, le 26 novembre 1883, donc. Voici la page de gauche du registre du cimetière Montmartre (de mai 1871)

Et voici la page de droite. Sans parler du n° « bis », l’écriture est bien celle de 1883…

On l’a ajouté à la date de sa mort… puisque personne ne se souvenait plus quand il avait été enterré.

Charles Longuet, dans La Justice du 28 novembre 1883, dit que la recherche du corps dans le cimetière a duré trois jours, malgré les précautions que les proches de Delescluze avaient prises pour se souvenir de l’emplacement de son corps.

Je n’ai pas besoin de dire que ce n’est pas dans le sens littéral le corps de Delescluze que nous avons accompagné hier matin au Père-Lachaise. Ce n’était pas même son squelette. […]

Mais les signes révélateurs n’en étaient pas moins là : quelques bribes des vêtements dont il se para pour mourir, sa cravate noire, ses chaussettes de laine tricotée par sa sœur, la ouate qu’il portait autour du corps. Enfin, il n’y avait que la trace du costume civil ; partout à côté des restes de vareuses de fédérés.

Même sans aller jusqu’à rappeler les quatre cents corps jetés dans le puits de Bercy, il est donc bien difficile et bien naïf de croire les officiels des cimetières que cite Tombs…

Les autres arguments – mathématiques?

La grande différence entre les nombres obtenus par les voies « officielles » (Du Camp, Tombs) et les témoignages réside évidemment dans les corps qui ne sont pas arrivés dans des cimetières parisiens ou qui n’y ont pas été décomptés (voir la liste des lieux où l’on a inhumé, brûlé à la chaux ou au pétrole dans mon article Compter les morts).

Dans son article, Tombs utilise les arguments suivants:  « it seems unlikely that there were many » (il semble improbable qu’il y en ait eu beaucoup), « there may be a considerable amount of double counting » (il peut y avoir un nombre considérable de comptés deux fois), « the numbers are unlikely to have been so great » (il est improbable que les nombres aient été si grands), « There must be some unaccounted for bodies inside or outside the wall, but the probable quantity falls within the overall margin of error » (il doit y avoir des corps, dans ou hors les murs, qui n’ont pas été comptés, mais leur quantité probable tombe dans la marge d’erreur).

Quant aux blessés de l’ambulance Saint-Sulpice tués avec Ferdinand Faneau, « from a purely statistical point of view, it does not alter the overall picture » (d’un point de vue purement statistique, ils ne modifient pas l’image générale).

Il n’est ni le premier ni le dernier à dissimuler un manque de rigueur sous un verbiage mathématique.

Pourquoi ne pas dire simplement qu’il n’en sait rien ?

Son « Why bury or burn bodies in suburban fields ? » (mais pourquoi enterrer ou brûler des corps dans des banlieues?) nous rapproche d’un « c’est impossible, parce que c’est incroyable ».

Dans le prochain article de cette série, je proposerai d’autres questions

*

L’image de couverture est parue dans Le Monde illustré le 15 juillet 1871. Elle porte le titre « Le Châtiment – La nuit du 25 mai au cimetière Montmartre ». Le dessin est dû à Edmond Morin. Je ne sais pas si elle participe de la version « officielle » des cimetières, mais elles ne ressemble pas beaucoup au « partout des vareuses de fédérés ». Dans tous les cas, elle ne peut montrer que ce qui est montrable.

Livres et articles cités et utilisés

Tombs (Robert), How bloody was la Semaine sanglante of 1871? – A Revision, The Historical journal (55), p.679-704  (2012).

Du Camp (Maxime)Les Convulsions de Paris, Paris, Hachette (1879).

Pelletan (Camille)La Semaine de mai, Maurice Dreyfous (1880).