[Cet article a été modifié le 17 novembre 2020. Les lieux des modifications sont en bleu.]

Le 11 avril 1871, on enterre soixante-quinze personnes au cimetière du Père-Lachaise. La plupart dans une « tranchée gratuite » (plus connue sous le nom de fosse commune) de la 89e division.

Il est difficile d’identifier, parmi ces morts, ceux qui sont des victimes de la guerre de Versailles contre Paris — et, à cette date, de la catastrophique « sortie torrentielle » de Paris contre Versailles (sur celle-ci, voir, par exemple, le témoignage d’Élisée Reclus ici).

Le 6 avril, le cimetière a ouvert une « tranchée des victimes » dans laquelle ont été enterrés des gardes nationaux, parmi ceux dont les corps, encore vivants ou déjà morts, avaient été ramenés dans Paris par leurs camarades.

Parmi ceux-ci, Francisque Châtelet, dont, écrit  Le Cri du peuple daté du 11 avril :

Le citoyen Châtelet, ancien professeur démissionnaire au 2 décembre, est mort hier matin, à l’hôpital Necker, des blessures reçues le 3 courant, au combat des Moulineaux.

Il avait été nécessaire de lui désarticuler l’épaule droite; le vieux républicain n’a pu résister à cette terrible opération.

Nous sommes le 11 avril. Vingt-neuf des soixante-quinze inhumés sont enterrés « sans mandat ». C’est-à-dire, pour ce qui est visible dans le registre, sans indication de l’arrondissement d’origine, sans numéro d’acte de décès.

Parmi ces vingt-neuf,

  • deux ont un nom et des prénoms, Adolphe Noël, Pierre (?) François Rielland,
  • quatorze ont un nom mais pas de prénom, Noël, Cervet, Huret, Riellan, Wagner, Lagarde, Meyer, Godet, Lorent, Amaro, Stevens, Hemmert, Dist, Presotte (Riellan/Rielland, Noël, il n’est pas impossible qu’il y ait des redites),

  • un était « un zouave » (en place du nom), avec en place du prénom « reconnu par un camarade »,
  • et puis… « 12 corps photographiés »

… des corps non identifiés qu’il devenait peut-être urgent d’enterrer et que l’on a photographiés avant de les inhumer pour qu’ils puissent être reconnus plus tard…

Il est possible que peu d’historiens aient consulté ce registre, dont la mise en ligne par les Archives de Paris permet même à une strasbourgeoise confinée de s’instruire et de se poser des questions… Je n’ai jamais vu mentionner ces douze corps photographiés — avant d’être enterrés, notez-le bien — alors qu’il existe une photographie très célèbre, celle que je reproduis ici en couverture, qui représente… douze corps photographiés et prêts à être enterrés — il n’y avait plus qu’à fermer les bières…

Des historiens se sont posé des questions sur cette photographie, je pense notamment à Paris Insurgé, joli petit livre bien illustré de Jacques Rougerie, dans lequel cette photographie illustre la semaine sanglante, avec le commentaire:

Pareil étalage macabre a dû être rarissime: on exposa parfois les corps des communards morts au combat ou fusillés pour qu’ils puissent être reconnus par leurs familles. On s’empressait bien plutôt à faire disparaître les innombrables victimes des « abattoirs » dans des fosses creusées un peu partout dans Paris, dans les squares, sous le pavé des rues, simplement en les incinérant.

En effet, cette image ne m’a jamais semblé compatible avec ce que je sais de la Semaine sanglante. Et, notez-le bien, les corps sur la photographie sont numérotés, ce qui est compatible avec un désir d’identification.

D’autre part, si je lis bien le beau livre de Bertrand Tillier, dans lequel cette photographie est mentionnée dans la toute dernière note de bas de page, l’auteur de la photographie est désigné, à la Bibliothèque nationale de France, comme « Disdéri (?) » — point d’interrogation inclus.

Eh bien, moi aussi je pose une question: pourquoi ces douze corps ne seraient-ils pas, tout simplement, les douze corps photographiés inhumés le 11 avril?

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On trouve la photographie un peu partout et notamment sur le site de la réunion des Musées nationaux, ici.

Livres cités ou utilisés

Rougerie (Jacques)Paris Insurgé, Découvertes-Gallimard (1995),

Tillier (Bertrand)La Commune de Paris, révolution sans images?, Champ-Vallon (2004).

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Et, après cet article, je ralentis le rythme: vous pouvez désormais tenter d’acheter des livres dans les librairies, peut-être de les lire dans les bibliothèques — et vous n’avez plus le temps de lire un de mes articles tous les deux jours… je reviens — provisoirement — à un article tous les cinq jours.