En 1897, Félix Fénéon mena une enquête sur la Commune pour la Revue Blanche.

Élisée Reclus (1830-1905), célèbre géographe et théoricien anarchiste, qui avait été fait prisonnier par l’armée versaillaise le 5 avril 1871, répondit à cette enquête. Le texte complet est disponible en ligne (voir notre bibliographie en ligne). En voici un extrait.

Le temps est venu de dire la vérité, puisque l’histoire impartiale commence à se faire et qu’il s’agit de recueillir des enseignements en vue des événements futurs. Je puis donc affirmer que, pendant les premiers jours de la Commune, l’organisation militaire fut aussi grotesque, aussi nulle qu’elle l’avait été pendant le premier siège, sous la direction du lamentable Trochu. Les proclamations étaient aussi ampoulées, le désordre aussi grand, les actes aussi ridicules.

Qu’on en juge par ce simple fait: le général Duval, qui se trouvait sur le plateau de Châtillon avec 2.000 hommes, dépourvus de vivres et munitions, et qu’entourait la foule grandissante des Versaillais, avait instamment demandé du renfort. On battit le rappel dans notre arrondissement, autour du Panthéon, et, vers 5 heures, environ 600 hommes étaient rassemblés sur la place. Pleins d’ardeur, nous désirions marcher immédiatement au feu, en compagnie des autres corps envoyés des quartiers méridionaux de Paris, mais il paraît que ce mouvement n’eût pas été conforme aux précédents militaires, et l’on nous dirigea vers la place Vendôme où, privés de toute nourriture, de tout objet de campement, nous n’eûmes, pendant plus de la moitié de la nuit, d’autre réconfort que d’entendre chanter dans le ministère voisin les brillants officiers du nouvel État-major:

« Buvons, buvons, à l’Indépendance du monde! »

À 2 heures de la nuit, un ordre du général fait quitter à notre troupe, déjà bien diminuée par la désertion, l’abri précaire de la place Vendôme et l’on nous mène à la place de la Concorde, où nous essayons de dormir sur des dalles, jusqu’à 6 heures du matin. C’est alors qu’on nous dirige vers Châtillon, les os rompus par ce premier bivouac et sans nourriture aucune. Pendant la marche, notre petite bande se fond encore et partis 600 la veille, nous arrivons 50 sur le plateau, une demi-heure avant que les troupes versaillaises, feignant de passer en armes à la cause de la Révolution, se fassent aider à l’escalade des remparts, aux cris répétés de « Nous sommes frères! embrassons-nous! Vive la République! » Nous étions prisonniers, et tous ceux que l’on reconnaissait à leur uniforme ou à leur allure comme ayant été soldats, tombèrent fusillés près de la clôture d’un château voisin.

Son témoignage comme prisonnier fera l’objet d’un autre article.

Livre cité

Enquête sur la Commune, La Revue Blanche, tome 12. Réimpression de 1968 (Genève, Slatkine)