Jules Mottu, bien connu pour son dévouement à la cause démocratique, comme dit Le Rappel daté du 22 septembre, a été nommé maire du onzième arrondissement vers le 20 septembre. Nous avons dit (voir notre article du 2 octobre) que la municipalité du onzième avait décidé de laïciser les écoles de cet arrondissement. De nombreuses protestations s’ensuivent, dans la presse réactionnaire — et notamment dans l’archiclérical L’Univers. Les journaux reproduisent notamment une lettre du curé de Sainte-Marguerite. Je copie ici Le Figaro du 15 octobre:

Monsieur le directeur,

Par ordre de M. Mottu, maire du XIe arrondissement, tous les Christs qui ornaient les classes des frères et des sœurs ont été enlevés hier soir.

Votre très humble serviteur,
ARNAUD,
Curé de Sainte-Marguerite.

C’est beaucoup. Mais ce n’est pas tout. La remise des drapeaux aux bataillons de l’arrondissement le 12 octobre, place du Trône, et le nom de « place de la République » que Mottu propose de donner à cette place (dix ans avant qu’elle devienne « de la Nation »), énervent beaucoup la presse, elles aussi.

Voici le compte rendu qu’en a donné La Patrie en danger, dans son numéro daté du 16 octobre (la citation en vert):

Distribution des drapeaux

aux bataillons du XIe arrondissement

Hier, 21 vendémiaire, avait lieu, à l’ancienne place du Trône, une belle et touchante cérémonie: la municipalité du XIe arrondissement distribuait des drapeaux à plusieurs bataillons de la garde nationale.

À deux heures de l’après-midi, les troupes se mettaient en marche, saluées, sur leur passage, par les cris enthousiastes de la population. Le boulevard du Prince-Eugène [pas encore Voltaire!] regorgeait de monde: et femmes et enfants saluaient des fenêtres nos gardes nationaux, qui répondaient par les cris de « Vive la République! » Tout le monde admirait la bonne tenue, la crânerie militaire de ces énergiques bataillons, composés presqu’entièrement d’ouvriers du vieux faubourg.

À 3 heures, les colonnes s’étaient rangées sur la place, et la distribution allait commencer.

Réunis au centre des troupes, les commandants de chaque bataillon, avec leurs officiers, forment un cercle autour de la municipalité. Les drapeaux sont déployés au roulement des tambours, et salués par le cri de: « Vive la République! » Pendant ce temps, la fanfare du 141e fait retentir les airs des accents de la Marseillaise, les clairons sonnent; et le canon qu’on entend dans le lointain vient mêler sa grande voix, et ajouter encore à la solennité de ce moment.

Le maire du XIe arrondissement, le citoyen Jules Mottu, dont l’intelligence et l’activité n’ont d’égales que le patriotisme, s’avançant alors un drapeau à la main, adresse aux officiers qui l’entourent des paroles émues, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire en entier. Après avoir rappelé que la république avait déjà été assassinée deux fois et qu’il ne fallait pas permettre qu’elle le fût une troisième, après avoir excité les citoyens à la défense de la patrie menacée par l’ennemi, il dit aux officiers qu’il ne leur remettait ces drapeaux, qui devaient nous conduire à la victoire, que parce qu’il était sûr qu’ils les défendraient tous jusqu’à la mort. Il termina en exprimant le vœu que la place du Trône, mot qui rappelle la tyrannie, fût appelée désormais Place de la République. Cette motion intelligente et toute républicaine reçut une approbation unanime et fut adoptée aux cris répétés de : « Vive la République ! Vive la Commune! Vive Jules Mottu! »

Puis la distribution des drapeaux commence. Le maire les remet dans les mains de chaque chef de bataillon, en lui disant : « Jurez de défendre ce drapeau et de ne jamais le laisser tomber aux mains de l’ennemi, vous vivant. »

Et tous de jurer énergiquement, et d’applaudir le citoyen Ed. Levraud, commandant du 204e bataillon, qui dit : « Je jure de ne jamais rendre ce drapeau tant que je vivrai à la tête du 204e, ni aux Prussiens, ni à la réaction ».

Quand ce fut le tour du commandant du 138e bataillon : « Citoyen Eudes, lui dit Jules Mottu, vous avez vu la mort de près ; vous avez vu le couteau des Bonaparte levé sur vous ; vous avez été sauvé par la République. Je vous connais, je sais que vous périrez plutôt que de ne pas sauver cette République et le drapeau qu’elle vous confie. »

« Je vous remercie, dit le citoyen Eudes, de me rappeler à ces souvenirs. Je jure comme Français et comme républicain de ne jamais laisser tomber ce drapeau dans les mains des Prussiens du dehors ni des Prussiens du dedans, tant qu’il me restera une goutte de sang. » Le citoyen Ranvier, commandant du 141e, prononce dans le même sens des paroles énergiques qu’on applaudit.

Le maire ensuite donne l’accolade à tous : tous se pressent les mains en faisant le serment de mourir plutôt que de voir les Prussiens dans Paris, en jurant de s’ensevelir sous les ruines de la ville, de maintenir à tout prix cette République, qui doit être la délivrance des peuples.

Et pendant ce temps, les fanfares retentissaient, les troupes criaient: « Vive la République! » On oubliait la pluie qui tombait à torrents.

Puis chaque bataillon s’avança pour saluer son drapeau. Tous défilèrent aux cris de « Vive la République! » et les colonnes rentrèrent dans Paris [sic!], bannières déployées, chantant la Marseillaise. Sur le parcours, la foule saluait, et criait aussi: « Vive la République! » C’était un jour de fête pour le faubourg.

Quelques bataillons se dirigèrent vers la Bastille. Ils allaient saluer la mémoire des héros tombés pour la liberté [en juillet 1830 et février 1848, ils sont inhumés sous la colonne] et s’inspirer de ce grand exemple. Bientôt tout était rentré dans le calme accoutumé.

Le citoyen Jules Mottu a eu une heureuse idée, en faisant de cette cérémonie une manifestation républicaine. D’ailleurs, sa municipalité s’est fait remarquer entre toutes pour les mesures révolutionnaires qu’on y a inaugurées. Rappelons seulement la suppression de l’enseignement congréganiste et l’heureuse idée de faire appel au patriotisme des citoyens, pour contribuer, par leur obole, à l’achat d’armes et de canons. La municipalité du XIe arrondissement sera soutenue, par tous les vrais patriotes, contre les attaques de la Réaction. 

Achille Humbert

Un article que ne manqua pas de citer assez longuement L’Univers dans son édition datée d’aujourd’hui 20 octobre.

Nous voyons, par un article de la Patrie en danger, que le citoyen Mottu, ci-devant maire du XIe arrondissement, appartenait, sinon de sa personne, au moins de ses principes, à la horde socialiste qui exécuta, en août dernier, l’odieux coup de main de la Villette. Cela est établi par un discours que le citoyen Mottu, alors maire, a adressé au citoyen Eudes, l’un des chefs de ce complot.

Nous citons un peu au long la Patrie en danger, afin que l’on sache bien à quel point M. Mottu est estimé de M. Blanqui.

S’il est dit « ci-devant maire », c’est que, à la grande joie de L’Univers, Jules Mottu a été destitué, avec ses adjoints, le 18 octobre. Voici Le Constitutionnel daté du 20:

Par arrêté du maire de Paris du 18 octobre, M. Arthur de Fonvielle est nommé maire du 11e arrondissement de Paris, en remplacement de M. Mottu. MM. Thouvenaint et Ducheux sont nommés adjoints au maire du 11e arrondissement, en remplacement de MM. Poirier et Blanchon.

Nous avons connu Arthur de Fonvielle mieux inspiré au temps de La Marseillaise.

Dans Le Rappel daté du 20, on lit:

Un certain nombre de commandants de la garde nationale sont allés hier soir en députation à l’Hôtel de Ville demander le maintien du citoyen Mottu à la mairie du 11e arrondissement.

La suite à demain 21 octobre

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Le portrait de Jules Mottu reproduit en couverture est une photographie anonyme, conservée au musée Carnavalet sous le titre de « Mottu Jules Alexandre, dit l’antéchrist ».

Cet article a été préparé en juillet 2020.