Dès hier 1er novembre, le Journal officiel avertissait:

Le Gouvernement doit mettre en garde les électeurs contre toutes convocations hâtives, de quelque nature qu’elles soient.

Les mesures discutées hier en conseil du Gouvernement doivent être soumises ce matin même à une nouvelle délibération.

Ce qui faisait allusion à l’affiche convoquant les électeurs ce jour, celle que nous avons mise en couverture de l’article d’hier.

Gustave Geffroy, sur l’affiche d’aujourd’hui (que j’ai trouvée au musée Carnavalet):

Le 1er novembre, sur l’affiche de Dorian, Schœlcher, Étienne Arago annonçant les élections municipales, une autre affiche de Jules Favre était collée, annonçant que ces élections étaient ajournées […]. C’était manquer à la parole donnée, revenir tout au moins sur l’une des décisions, celle qui avait été prise, non pas, comme le disait Jules Favre, pendant que les membres du gouvernement étaient gardés à vue, mais avant l’envahissement de l’Hôtel de Ville, par délibération des vingt maires acceptée du gouvernement.

La réaction publique de… la réaction commence par un mensonge, en effet. Et d’ailleurs le plébiscite annoncé n’est pas exactement celui qui aura lieu. Pourtant le Comité central des vingt arrondissements s’y laisse prendre, qui publie dans les journaux — notamment dans La Patrie en danger datée du 3 novembre — un appel à voter oui!

Le comité républicain, après une longue délibération:

Vu le décret du gouvernement de la défense nationale sur les élections de la Commune.

Vu la nouvelle affiche dans laquelle il prétend qu’il n’était pas libre en rendant ce décret, affiche établissant en outre un plébiscite.

Estime que le gouvernement n’a pas le droit d’établir un plébiscite sur le vote de principe, attendu que le droit du peuple à la commune est indiscutable.

Que cependant, ayant toujours affirmé la Commune, le Comité central républicain doit rester, sur le principe, invariable, ferme et conséquent, il décide que tous les démocrates socialistes doivent aller au scrutin et voter OUI.

Pour le comité:
Ch. Beslay, président; Garnier, assess.; Régère; Eug. Châtelain, secrétaire.

Mais non, il ne s’agira pas de voter oui à la Commune. La question ne sera pas celle de l’affiche de Favre. Que de mensonges! … et le comité central rectifiera!

Aujourd’hui 2 novembre, la partie officielle du Journal officiel annonce donc un plébiscite pour le 3 novembre et des élections de maires d’arrondissement pour les 5 et 7.

Le Gouvernement de la défense nationale,

Considérant qu’il importe à la dignité du Gouvernement et au libre exercice de sa mission de défense de savoir s’il a conservé la confiance de la population parisienne;

Considérant, d’autre part, que, d’une délibération des maires des vingt arrondissements municipaux de la ville de Paris, légalement convoqués à l’Hôtel de Ville dans la matinée du 31 octobre, il résulte qu’il est opportun de constituer régulièrement par l’élection les municipalités des vingt arrondissements;

DÉCRÈTE :

Art. 1er. Le scrutin sera ouvert le jeudi 3 novembre, de huit heures du matin à six heures du soir sur la question suivante: « La population de Paris maintient-elle, oui ou non, les pouvoirs du Gouvernement de la défense nationale? »

Art. 2. Le vote aura lieu dans les sections accoutumées de chaque arrondissement; ces sections seront indiquées par les soins des maires.

Art. 3. Prendront part au vote tous les électeurs de Paris et des communes réfugiées à Paris qui justifieront de leurs droits électoraux.

Art. 4. Il sera procédé le samedi 5 novembre à l’élection d’un maire et de trois adjoints pour chacun des arrondissements municipaux de la ville de Paris.

Les électeurs inscrits sur les listes électorales à Paris prendront seuls part à ce vote.

Le vote aura lieu par scrutin de liste, pour chaque arrondissement et à la majorité absolue des suffrages.

En cas de second tour, le nouveau scrutin aura lieu le lundi 7 novembre.

Art. 5. Le ministre de l’intérieur, le maire de Paris, les maires actuellement en fonctions dans les arrondissements et le membre du Gouvernement délégué près l’administration du département de la Seine sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret.

Fait à l’Hôtel de Ville, le 1er novembre 1870.

Général TROCHU, JULES FAVRE, EMMANUEL ARAGO, JULES FERRY,
GARNIER-PAGÈS, E. PELLETAN, E. PICARD, JULES SIMON.

La bonne vieille recette bonapartiste: un plébiscite. Qui donnera une légitimité certaine au gouvernement — qui jusque là n’en a d’autre que d’être arrivé assez vite à l’Hôtel de Ville le 4 septembre — certaine mais relative car les seuls votants seront les électeurs enfermés dans Paris. Mais lisons donc la suite de cette partie officielle de l’Officiel.

Le Gouvernement de la défense nationale, fermement résolu à supprimer tout désordre dans la rue pendant la durée du siège et à ne pas permettre que le Gouvernement et la garde nationale soient détournés, ne fût-ce qu’un instant, de la lutte contre l’ennemi,

DÉCRÈTE :

Art. 1er. Tout bataillon de la garde nationale qui sortira en armes, en dehors des exercices ordinaires et sans convocation régulière, sera immédiatement dissous et désarmé.

Art. 2. Tout chef de bataillon qui aura convoqué son bataillon en dehors des exercices ordinaires, ou sans ordre régulier, pourra être traduit devant un conseil de guerre.

Fait à Paris, le 1er novembre 1870.

Général TROCHU, JULES FAVRE, EMMANUEL ARAGO, JULES FERRY,
GARNIER-PAGÈS, E. PELLETAN, ERNEST PICARD, JULES SIMON.

Et, pour ceux qui n’auraient pas compris, ce n’est pas fini:

Le Gouvernement de la défense nationale,

DÉCRÈTE :

Art. 1er. Sont révoqués, les chefs de bataillons de la garde nationale dont les noms suivent :

G. Flourens, chef du 1er bataillon de volontaires ;
Razoua, chef du 61 bataillon;
Goupil, chef du 115e bataillon;
Ranvier, chef du 141e bataillon;
De Frémicourt, chef du 157e bataillon;
Jaclard, chef du 158e bataillon;
Cyrille, chef du 167e bataillon;
Levraud, chef du 204e bataillon;
Millière, chef du 208e bataillon.

Art. 2. Le jour de l’élection qui aura lieu pour remplacer les chefs de bataillon révoqués sera ultérieurement indiqué.

Fait à Paris, le 1er novembre 1870.

(Suivent les signatures.)

Après les mensonges, ceci est l’annonce d’une nouvelle trahison, puisqu’il ne devait pas y avoir de poursuites. Je laisse parler Gustave Geffroy:

La seconde clause de l’accord de l’Hôtel de Ville fut également méconnue. Des poursuites furent exercées contre ceux qui avaient joué un rôle actif pendant la nuit du trente et un octobre. Vermorel, Lefrançais, Vésinier, Tibaldi furent arrêtés. Ranvier, Jaclard, Tridon, Bauer furent arrêtés, puis relâchés. Blanqui fut poursuivi, mais non arrêté. Le préfet de police, Edmond Adam, donna sa démission.

Ici j’interromps Geffroy pour préciser que la démission d’Edmond Adam était antérieure aux arrestations — c’est précisément parce qu’il ne voulait pas procéder à ces arrestations qu’il a démissionné, puisqu’il avait été entendu qu’aucune poursuite ne serait engagée. Ici j’ai utilisé le journal de Juliette Lamber (Mme Adam), je reviens à Geffroy:

Henri Rochefort sortit du gouvernement. Tamisier résilia, à l’amiable, le commandement de la garde nationale, fut remplacé par Clément Thomas.

La nomination de Clément Thomas suit, en effet, dans le Journal officiel. Puisque c’est le grand jour de la réaction (et des mensonges), je vous livre aussi le message de Trochu à la garde nationale de la Seine, paru dans le même numéro du Journal officiel (mais dans la partie « non officielle »).

Aux gardes nationales de la Seine.

Votre ferme attitude a sauvé la République d’une grande humiliation politique, peut-être d’un grand péril social, certainement de la ruine de nos efforts pour la défense.

Le désastre de Metz, prévu mais profondément douloureux, a très-légitimement troublé les esprits et redoublé l’angoisse publique; et, à son sujet, on a fait au Gouvernement de la défense nationale l’injure de supposer qu’il en était informé, et le cachait à la population de Paris, alors qu’il en avait, je l’affirme, le 30 au soir seulement, la première nouvelle.

Il est vrai que le bruit en avait été semé depuis deux jours par les avant-postes prussiens. Mais l’ennemi nous a habitués à tant de faux avis que nous nous étions refusés à y croire.

Le pénible accident survenu au Bourget, par le fait d’une troupe qui, après avoir surpris l’ennemi, a manqué absolument die vigilance et s’est laissé surprendre à son tour, a vivement affecté l’opinion.

Enfin, la proposition d’armistice, inopinément présentée par les puissances neutres, a été interprétée, contre toute vérité et toute justice, comme le prélude d’une capitulation, quand elle était un hommage rendu à l’attitude de la population de Paris et à la ténacité de la défense. Cette proposition était honorable pour nous; le Gouvernement lui-même en posait les conditions dans des termes qui lui semblaient fermes et dignes. Il stipulait une durée de vingt-cinq jours au moins, — le ravitaillement de Paris pendant cette période, — le droit de voter pour les élections de l’assemblée nationale, ouvert aux citoyens de tous les départements français.

Il y avait loin de là aux conditions d’armistice que l’ennemi nous avait précédemment faites: quarante-huit heures de durée effective, et quelques rapports très restreints avec la province pour la préparation des élections, — point de ravitaillement, — le gage d’une place forte — l’interdiction aux citoyens de l’Alsace et de la Lorraine de participer au vote pour la représentation nationale.

À l’armistice aujourd’hui proposé, se rattachent d’autres avantages dont Paris peut facilement se rendre compte, sans qu’il faille les énumérer ici. Et voilà qu’on le reproche comme une faiblesse, peut-être comme une trahison, au Gouvernement de la défense nationale !

Une infime minorité qui ne peut prétendre à représenter les sentiments de la population parisienne, a profité de l’émotion publique pour essayer de se substituer violemment au Gouvernement. Il a la conscience d’avoir sauvegardé des intérêts qu’aucun gouvernement n’eut jamais à concilier, les intérêts d’une ville de deux millions d’âmes assiégée, et les intérêts d’une liberté sans limites. Vous vous êtes associés à sa tâche, et l’appui que vous lui avez donné sera sa force à l’avenir contre les ennemis du dedans aussi bien que contre les ennemis du dehors.

Fait à Paris, le 1er novembre 1870.

Le président du Gouvernement,
Gouverneur de Paris,
Général TROCHU.

Livres utilisés

Geffroy (Gustave)Blanqui L’Enfermé, L’Amourier (2015).

Lamber (Juliette) (Mme Adam), Le siège de Paris: journal d’une Parisienne, Michel Lévy (1873).

Cet article a été préparé en juin 2020.