Je ne résiste pas au plaisir d’un peu de Gustave Flourens, pour commencer:

Le parti républicain devait se réjouir de la journée du 31. Par sa fermeté il avait évité la guerre civile, il avait obtenu pacifiquement qu’il fût fait droit à toutes ses réclamations. La République était sauvée. Il suffisait pour cela que le gouvernement tînt sa promesse sacrée, remît au suffrage populaire la libre élection des magistrats, restituât au peuple sa souveraineté usurpée.

Par l’astuce et la déloyauté de Jules Favre tout cela fut changé. Remis de sa peur, ce méchant homme chercha par quels moyens il pourrait éluder son engagement et conserver le pouvoir. Il accumula mensonges sur mensonges, calomnies sur calomnies, trahisons sur trahisons.

Bref, nous voici au plébiscite. Pas tout à fait — Jules Favre est un menteur — dans les termes annoncés par l’affiche d’hier. La formulation a été changée, c’est celle de l’affiche d’aujourd’hui (qui vient, elle aussi, du musée Carnavalet).

La Patrie en danger, datée du 4 novembre, l’étale sur toute sa une, 

VOTONS NON!

Oui, bien sûr, mais ce plébiscite va avoir autant de succès que le précédent

Argumentation de La Patrie en danger:

Voici la question définitive qu’après toutes sortes de tergiversations, de déguisements et de manœuvres, pose au peuple le gouvernement usurpateur de l’Hôtel de Ville:

La population de Paris maintient-elle, OUI ou NON, les pouvoirs du Gouvernement de la défense nationale?

La population de Paris répondra unanimement:

NON.

Voulez-vous la capitulation, l’armistice, le démembrement, la honte, la mort et le déshonneur de la France?

Voulez-vous les tripotages des Thiers, le triomphe des Jésuites, la Constituante prussienne, la régence de Palikao et d’Eugénie?

Votez Oui.

Voulez-vous, au contraire, l’indépendance nationale, la République, la Municipalité, tout ce qui fait la gloire, l’honneur et la prospérité d’un peuple?

Votez NON, mille fois et cent mille fois NON.

Citoyens, il s’agit de l’existence ou de l’égorgement de la France.

Vivre libre ou mourir.

Au gouvernement menteur de l’Hôtel de Ville, qui vous demande un blanc-seing pour ses tripotages, ses fautes et ses armistices, vous répondrez NON.

Voulez-vous la honte et la mort de la France?

NON!

Argumentation (en page 2) du Comité central des vingt arrondissements — qui a changé de consigne de vote depuis que la question posée a changé (voir notre article d’hier 2 novembre… 

Aux électeurs de Paris

Le comité central républicain

des vingt arrondissements de Paris

A examiné, dans une longue discussion, les dangers qui menacent Paris et la République, ainsi que le devoir imposé à tout citoyen par le plébiscite;

Il déclare refuser sa confiance à un gouvernement qui s’est montré aussi incapable de défendre le pays que de fonder la République;

Il trouve profondément regrettable et digne des pratiques de l’empire la manière dont est posée la question plébiscitaire.

Néanmoins, et malgré ce qu’a d’immoral le vote secret, surtout dans les circonstances actuelles, le Comité central engage les masses républicaines à ne déserter la lutte sur aucun terrain.

Il les adjure de courir au scrutin.

À la question de confiance audacieusement posée, il les presse de répondre unanimement:

NON.

Il dit à ses concitoyens:

Voulez-vous l’armistice, prélude d’une capitulation honteuse?

Voulez-vous le démembrement de la France ?

Voulez-vous le retour de la monarchie?

Votez: Oui.

Voulez-vous au contraire:

Une résistance énergique, la lutte à outrance?

Voulez-vous l’intégrité du territoire et une paix durable?

Voulez-vous la Commune, plusieurs fois promise, aujourd’hui refusée?

Votez NON.

Les membres de la commission: Ant. Arnaud, Garnier, Pindy, D. Th. Régère.

Le bureau: Ch. Beslay, président; Eugène Châtelain, secrétaire.

Le numéro du journal qui contient ces deux argumentaires est celui qui contient aussi le bel article de Blanqui que j’ai déjà publié il y a déjà longtemps et qui dit « La vérité sur le 31 octobre« .

Un autre « Basile journaliste » (voir notre article du 18 septembre) ou le même, s’est permis d’écrire:

Les Blanqui, les Pyat, les Flourens ont donné, dans cette mémorable journée d’hier, la mesure de leur valeur. Ces généraux en chambre, ces stratégistes de Ia Patrie en danger n’ont même pas su organiser la révolution qu’ils avaient méditée. On les a entendus piailler, vociférer, se payer de grands mots et de grands gestes; quant à de l’action, cherchez-en les traces…

Ah! si pourtant. Les envahisseurs de l’Hôtel de Ville se sont fait servir à dîner d’abord. Le salut public, c’est bien; le salut de l’estomac, c’est mieux.

Puis, entre la poire et le fromage, ils ont envoyé au ministère des finances deux délégués — deux, vous lisez bien — deux délégués, porteurs d’un bon signé Blanqui.

Un bon de quinze millions

Confondant ainsi — oh! bien involontairement — le salut public avec la caisse publique.

C’est dans Le Gaulois, daté du 3 novembre. Et signé d’un secrétaire de la rédaction. Dans son numéro du lendemain, le même journal, paraphrasant le Journal officiel du 2 novembre, qui annonçait

Le Gouvernement consultera la population de Paris tout entière dès après-demain, c’est-à-dire dans le plus court délai possible, sur la question de savoir si elle veut, pour gouvernement MM. Blanqui, Félix Pyat, Flourens et leurs amis, renforcés par une commune révolutionnaire, ou si elle conserve sa confiance aux hommes qui ont accepté, le 4 septembre, le périlleux et douloureux devoir de sauver la patrie.

appelle, évidemment, à voter oui:

Les hommes d’ordre, les vrais patriotes, ceux qui veulent le salut de Paris, le salut de la Patrie, ceux qui veulent maintenir le Gouvernement actuel, voteront OUI.

Ceux qui veulent être gouvernés par MM. Blanqui, Mégy, Flourens, Pyat, etc., voteront NON.

Votons Oui.

Mais, assez donné la parole aux réactionnaires. Notez que Le Rappel publie, lui aussi, l’argumentaire du comité central pour le vote NON — alors que ce journal appelle, lui aussi, à voter OUI.

 

Le résultat donne 321,373 oui contre 53,585 non (et, pour l’armée et la garde mobile, 236,623 oui et 9.053 non). Un triomphe pour les Trochu et Favre… Quand même un bon tiers de non dans le onzième (18,425 oui et 9,114 non) et surtout une majorité de non dans le vingtième (8,291 oui et 9,635 non).

Livre cité

Flourens (Gustave)Paris livré, Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1871.

Cet article a été préparé en juin 2020.