J’ai évoqué (voir les articles du 14 septembre  et du 30 octobre) la tournée européenne à laquelle se livrait Thiers pendant le siège de Paris. Celui-ci est arrivé à Paris le dimanche 30 octobre à cinq heures de l’après-midi. Il était arrivé de Russie et d’Autriche en passant par Tours. Je peux même vous dire par où il est passé.

Il est allé de Tours à Blois en chemin de fer. À Meer [Mer?], il a reçu un sauf-conduit qui lui a été apporté d’Orléans par M. Cochery, l’ancien député du Loiret… M. Thiers ne pouvait traverser les lignes prussiennes sans un sauf-conduit. Il a franchi les lignes prussiennes en avant de Blois à Meer [Mer?], et il a atteint Orléans. Là, il a reçu l’hospitalité de l’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, qui lui a prêté une calèche avec laquelle M. Thiers est passé par Étampes, Arpagon, Longjumeau, puis Versailles. Il y est resté deux heures, assez longtemps pour rencontrer Bismarck, puis il s’est rendu à Sèvres, où il a traversé la Seine dans un petit canot peint en vert, Jules Favre l’attendait du côté de Paris, ce que montre la gravure utilisée en couverture, avant de gagner Paris en voiture.

J’ai tiré ces détails des journaux (et la gravure du Monde illustré daté du 12 novembre). Dans La Patrie en danger, on pouvait lire, dans le numéro daté du 2 novembre:

M. Thiers […] s’est transporté sur-le-champ au ministère des affaires étrangères.
Il a rendu compte au Gouvernement de sa mission. Grâce à la forte impression produite en Europe par la résistance de Paris, quatre grandes puissances neutres, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et l’Italie se sont ralliées à une idée commune.
Elles proposent aux belligérants un armistice, qui aurait pour objet la convocation d’une Assemblée nationale. Il est bien entendu qu’un tel armistice devrait avoir pour conditions le ravitaillement, proportionné à sa durée, et l’élection de l’Assemblée par le pays tout entier.

Et aussi:

Plusieurs journaux prétendent que M. Thiers n’aurait pas rougi en communiquant à Jules Favre les conditions de paix imposées par Bismarck.
Nous avons piètre opinion de M. Thiers, mais nous ne le croyions pas cependant capable de tant d’infamie. Que nos lecteurs en jugent!

Indemnité de guerre de 5 milliards;
Formation d’un État neutre du Rhin, comprenant nos provinces de l’Alsace et de la Lorraine unies à quelques-uns des territoires allemands.
Ces propositions venant à être refusées, l’artillerie prussienne commencerait, dans les vingt-quatre heures, le bombardement de Paris, accordant toutefois aux étrangers un délai de quelques heures pour sortir de la ville.

Et enfin:

M. Thiers a quitté Paris.
A-t-il eu peur des colères populaires?

Bonne question: il est parti le 31 octobre…

Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce que, dans le numéro daté du 11 novembre de La Patrie en danger, un des rédacteurs du journal que j’ai peu cité jusqu’ici, Gabriel Brideau, écrit un article au joli titre, que voici:

Thiers qui roule

n’amasse pas mousse

Nous en avons la preuve la plus complète. — Ce pingouin voyageur, petit homme mesquin, à l’esprit orgueilleux et étroit, a parcouru le monde sans résultat, bien entendu. Nous l’avons vu en Angleterre, en Russie, en Autriche, en Italie. Il s’est démené comme un singe, il a bavardé comme une pie. A-t-il obtenu quelque avantage pour son pays? — Rien du tout.

On disait, cependant, aux bourgeois de Paris:

Soyez tranquilles, le petit Thiers est un malin. Il va nous faire une rude besogne!

Eh bien! qu’en dites-vous, maintenant. Vous l’avez vu à l’œuvre. Il traînait derrière lui quatre Puissances, rien que cela. Il se vantait d’imposer ses volontés à Bismarck. Bismarck, lui, ne soufflait mot. Il laissait Thiers tailler ses bavettes. — Mais voici l’entrevue qu’eurent ces deux personnages. Il m’a été donné d’y assister. Je puis en garantir les moindres détails.

Thiers arrive au camp prussien dans un chariot jurassique. Londres, Pétersbourg, Vienne et Rome sont assises à ses côtés avec des robes neuves. Sa main sur ses chevaux laisse flotter les rênes. Il est tout pensif. — De temps en temps il passe les doigts dans les cheveux de la blonde Albion. On dirait qu’une passion tumultueuse agite le cœur du grand homme.

Mais voici le camp prussien. D’une broussaille du chemin sort un casque pointu.

— Halte-là! qui vive? dit le casque.
— Européen! répond Thiers.
— Avancez au mot d’ordre.
— Le voici: PAIX HONTEUSE.
— C’est bien; passez.

La même scène se reproduit cent fois. Enfin, il est introduit chez Bismarck.

Bismarck. — C’est vous, monsieur Thiers?
Thiers. — Moi-même, monsieur le comte.
Bismarck. — Et ces dames? Pourrait-on, sans être indiscret, savoir leurs noms? J’aime à connaître à qui j’ai affaire.
Thiers. — Italie, Russie, Autriche, Angleterre, voici leurs noms.
Bismarck. — Je vous félicite, monsieur Thiers, d’une si charmante compagnie. Prenez un siège, mesdames. Et vous, monsieur, veuillez me dire l’objet de votre visite.
Thiers. — La France est dans un piteux état, monsieur le comte.
Bismarck. — Vous ne m’apprenez rien de nouveau.
Thiers. — Si la France était seule, abandonnée, elle succomberait sous vos coups.
Bismarck. — Je ne l’ignore point.
Thiers. — Heureusement, elle n’est pas seule, elle n’est pas abandonnée.
Bismarck. — Par exemple, voilà qui est nouveau. Et pourriez-vous me dire, monsieur, quelles âmes chevaleresques volent à sa défense?
Thiers (s’approchant vivement de sa cohorte féminine, bas). — Mesdames, voici l’heure de déployer la puissance de vos charmes. (Haut.) Je laisse, monsieur le comte, la parole à ces dames.
Ces dames,  toutes à la fois. — C’en est trop, nous ne le souffrirons pas. La France est notre amie, au fond, malgré sa coquetterie et son caquet. Faisons taire la jalousie. Retournez en Prusse, monsieur le comte, et laissez en paix cette malheureuse.
Bismarck. — Mesdames, la colère vous rend charmantes. Vos yeux brillent d’un éclat divin. Oui, vraiment, vous êtes les reines de l’Europe. Vous surtout, délicieuse Autriche, et je ne sais quel attrait secret et irrésistible m’attire vers vous. Ah! tenez, excusez mon audace; je vous adore et tombe à vos genoux. (Et Bismarck avance une main sacrilège sur les charmes de la belle.)
L’Autriche (elle lutte en désespérée. Ses longs cheveux se dénouent et se déroulent épars sur ses blanches épaules. Des mots entrecoupés s’échappent de ses lèvres purpurines). —  Ah! hélas! le scélérat, le monstre! À moi, mes sœurs, au secours!
Bismarck. — Ah tu fais le [la] rebelle. Va, tu ne m’échapperas pas. Vous ne me connaissez pas, vous autres. J’ai la prudence du serpent et la force du lion… (Apercevant Thiers, qui s’est courageusement caché sous un tabouret.) Quant à toi petit Foutriquet, que fais-tu ici? Mêle-toi de tes affaires. Allons, allons, f…-moi le camp au plus vite, ou je te crève.
Thiers (très-ému). — Mais l’armistice que je venais vous proposer!
Bismarck. — On t’en donnera de l’armistice! Voyons, décampe, et que ça ne traîne pas.  Si je voulais, je te la prendrais, ton Autriche, mais je n’en veux pas! Va-t-en avec tous tes cotillons. Sacré mille tonnerres!!!

Il n’est pas besoin d’ajouter qu’en présence de dispositions aussi aimables de son interlocuteur, Thiers, le grand, lâcha ses clientes, dans un état pitoyable, et s’enfuit à Tours. Mais il n’est pas mort, et, chose consolante, il se tient toujours à la disposition du gouvernement  de la boucherie nationale.

Gabriel Brideau

Cet article a été préparé en juillet 2020.