Plusieurs journaux ont publié, ces derniers jours, une lettre signée des détenus « du 31 octobre » à la Conciergerie et adressée « à l’opinion publique ». Le Figaro daté du 22 décembre, notamment. Je ne copie pas cette lettre, dont l’argumentation et les signataires vont apparaître plus bas, mais je ne résiste pas à la présentation qu’en fait ce journal (dans cet article, les citations sont en vert):

Le Figaro a toujours accueilli les protestations des hommes qui se sentaient ou se croyaient lésés et sacrifiés. Les hommes du 31 octobre ont été arrêtés, nous croyons que l’autorité a bien fait de les arrêter, mais nous croyons aussi que l’autorité ne peut leur refuser les juges qu’ils demandent et que la loi leur assure.

En face de la loi, nous n’avons ni préférences ni passions politiques. La loi est une comme la géométrie. L’avénement de la République n’a pas modifié la géométrie et les angles droits sont toujours tous égaux; pourquoi donc les citoyens seraient-ils plus mal traités que les angles droits? — Jules Richard.

Passons. Le Journal officiel répond, dans son numéro daté du 24 décembre:

Plusieurs journaux ont publié sous ce titre: Les détenus du 31 octobre, à l’opinion publique, une lettre signée de M. Vermorel et de quelques-uns de ses co-inculpés.

Cette lettre affirme une chose complètement inexacte en disant que l’instruction confiée à M. Querenet avait été terminée par ce magistrat dès le 30 novembre, et que, depuis lors, on en retarderait à dessein la solution, suivant les ordres du gouvernement, auprès duquel les magistrats iraient, sous le régime actuel, chercher leurs inspirations, comme sous le régime déchu.

Voici la vérité: Le 7, le 8, le 9 décembre, M. Querenet interrogeait encore deux des prévenus et des témoins; le 10 décembre, il rendait son ordonnance de soit communiqué; le 17 décembre, le dossier lui revenait avec le réquisitoire du procureur de la République; et le même jour, il signait l’ordonnance de renvoi devant la chambre des mises en accusations.

L’instruction n’était donc pas close le 30 novembre, mais le 17 décembre. C’est seulement à cette date, 17 décembre, que le dossier a pu être transmis à M. le procureur général.

La lettre de M. Vermorel et de ses co-détenus semble trouver excessives les mesures de rigueur employées contre les inculpés de l’attentat du 31 octobre.

Plusieurs ont été mis en liberté sous caution: MM. Félix Pyat, Maurice Joly, Ducoudray, Razoua et Tridon. D’autres ont obtenu des autorisations de sortir sur parole pour des affaires de famille, et l’un d’eux, M. Goupil, en a profité pour s’échapper.

Les « détenus du 31 octobre » ont déjà écrit beaucoup. Il est vrai que, comme l’a dit un orateur de club (voir notre article du 13 décembre), ils n’ont que cela à faire. Ils répondent, donc, et leur lettre est publiée dans Le Rappel daté du 26 décembre. La voici:

En réponse à la note publiée ce matin dans le Journal officiel, nous, soussignés, détenus à la Conciergerie, affirmons:

Que M. Querenet, juge d’instruction, a déclaré depuis le 30 novembre, à toutes interpellations faites par nous et par nos amis, que son instruction était close et que même il était dessaisi du dossier.

Les interrogatoires qui ont pu être faits les 7, 8 et 9 décembre sont relatifs aux arrestations postérieures des citoyens Flourens, Bauër et Eudes, et ceci n’infirme en rien la déclaration de M. Querenet en ce qui regarde les citoyens arrêtés lé 14 novembre.

Nous affirmons de plus que deux d’entre nous, délégués pour interpeller M. le procureur général Leblond sur les retards apportés à une solution, ont vu M. Leblond le jeudi 8 décembre; que M. Leblond, ne niant plus que l’instruction fût terminée, leur a positivement déclaré qu’il était dessaisi du dossier, et s’est excusé de ne pas leur avoir répondu plus tôt, en disant qu’il était allé la veille au ministère de la justice, et qu’il y retournerait le soir même afin de pouvoir nous donner satisfaction.

M. Leblond ne peut pas nier que nos délégués lui aient témoigné tout leur étonnement de cette façon de faire, et qu’il ait pris l’engagement formel de leur donner une solution dans les huit jours au plus tard, engagement qui n’a pas été tenu.

Nous ajoutons que mercredi 21 décembre M. Bachelier, avocat-général, a déclaré à deux d’entre nous, de la part de M. le procureur général, que la Chambre des mises en accusation était saisie; or, d’après l’article 210 du Code d’instruction criminelle, la Chambre des mises en accusation est tenue de prononcer immédiatement et sans désemparer; et, en cas d’impossibilité, elle doit statuer dans les trois jours au plus tard. Nous attendons encore cette décision.

Nous persistons donc dans toutes nos affirmations et protestations, auxquelles chaque jour qui s’écoule fournit un nouveau grief, et auxquelles se sont associés non pas quelques-uns des co-détenus de M. Vermorel, mais bien tous les détenus arrêtés à raison des faits du 31 octobre, sans autre exception que celle du citoyen Flourens, détenu à Mazas, avec lequel nous n’avons aucune communication..

La seule réponse qui convenait à M. le procureur général, c’eût été de nous donner ce que nous demandons: Des juges!

Conciergerie, le 24 décembre 1870.
H. Bauër, E. Eudes, V. Juilard [Jaclard], G. Lefrançais,
G. Ranvier, Tibaldi, A. Vermorel, P. Vésinier.

Et je conclus par une information et un commentaire de la rédaction du Rappel:

Tout le monde sera d’accord pour trouver que les détenus ont droit aux juges qu’ils demandent et pour s’étonner qu’ils ne les aient pas encore obtenus.

Relevons un mot de la note officielle.

En résumant les facilités accordées aux accusés du 31 octobre: mises en liberté sous caution de MM. Félix Pyat, Maurice Joly, Ducoudray, Razoua et Tridon, autorisations de sortir, etc., le gouvernement dit qu’un des inculpés, M. Goupil, autorisé a sortir sur parole pour des affaires de famille, en a profité pour s’échapper.

Il n’est pas exact que le commandant Goupil soit sorti sur parole. Il est sorti accompagné d’agents chargés de le surveiller et de le ramener. Il a eu l’habileté d’échapper à leur surveillance, et ils ont eu le déboire de rentrer sans lui. Tant pis pour eux; mais le commandant Goupil n’a pas commis une fourberie, il a réussi une évasion. S’il avait donné sa parole et s’il l’avait faussée, il n’aurait fait que payer les gouvernants en leur monnaie, car c’est contrairement à un engagement formel qu’ils ont fait des arrestations pour la manifestation de l’Hôtel de Ville; mais il n’avait pris, lui, aucun engagement, et, puisqu’on lui avait donné des gardes, c’était à eux à le garder.

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Le dessin des gardes nationaux dans l’hiver de Bagneux a été fait par Auguste Lançon à Bagneux le 30 décembre. Il est au musée Carnavalet.

Cet article a été préparé en août 2020.