Dès le 20 juin 1871, Le Figaro donne la charge et le ton dans un articulet en page 3, annonçant avec un peu d’avance l’assemblée annuelle de la Société des gens de lettres:

Cette séance sera des plus curieuses, grâce à l’habitude qu’a le secrétaire de faire dans son rapport l’éloge des membres décédés dans le courant de l’année. 
M. le secrétaire jettera-t-il quelques fleurs sur la tombe de Vallès ?

Jules Vallès avait déjà été exécuté plusieurs fois et on le croyait mort (les malheureux qu’on avait tués sous son nom l’étaient bien, eux). 

Le même journal trouve un gendelettres aujourd’hui oublié, Amédée Achard, pour renchérir, dans l’édition du 10 juillet. Ce monsieur croit savoir que

certains membres de cette Société […] veulent proposer […] de faire une démarche officielle en faveur de gens des lettres qui sont compromis dans les derniers événements.

J’adore ce mot, événements, il est toujours très utile quand on ne veut pas appeler les choses par leur nom. Voici la conclusion d’Amédée Achard:

Si donc quelques plumitifs trop zélés lancent, à la prochaine Assemblée, une motion ayant pour but de déterminer la Société des gens de lettres à intervenir au près du chef du pouvoir exécutif en faveur de ceux de ses membres qui ont fraternisé avec la Commune, il est utile, il est nécessaire que ces messieurs, trop prompts à passer l’éponge sur le linge sale de leur famille, n’ignorent pas que l’on est déterminé chez nous à ne jamais donner du cher confrère aux serviteurs de M. Jules Vallès et aux complices de M. Félix Pyat.

Ouf!

L’assemblée annuelle se tient le dimanche 23 juillet, il y aura cent cinquante ans demain. C’est un nommé *** qui en rend compte dans Le Soir daté du 26 juillet. C’est Léo Lespès (connu aussi sous le pseudonyme de Trimm, journaliste et fondateur du Petit Journal) qui prononce l’habituel rapport annuel. Habituel, peut-être, mais ce n’est pas une année « habituelle ». L’assemblée précédente a eu lieu en mai 1870 et il s’est passé pas mal de choses inhabituelles depuis, une guerre, un changement de régime, un siège, une capitulation… et même des « événements ». Mais laissons *** raconter:

Arrivé aux morts de 1871, parmi lesquels se trouvent Vermorel et Vallès, M. Lespès a dit: « Je ne vous en parlerai pas. Je laisse ce soin au rapporteur de l’année prochaine. »

Ces messieurs, soulagés, soufflent. 

Mais voilà qu’après avoir nettement posé ce principe que les préoccupations politiques doivent être bannies d’une société de gens de lettres réunis pour s’occuper de leurs affaires, et déclaré qu’il ne parlerait pas des morts de 1871, M. Lespès a cru devoir faire une exception et entreprendre l’oraison funèbre de Vermorel. « Aucun jugement ne l’a frappé; donc il est réputé innocent. »

Les soulagés se sont sentis blessés car, comme le dit ce monsieur ***,

Vermorel n’a été frappé par aucun jugement, soit! mais, en est-il moins vrai qu’il ait compté dans les rangs des misérables qui ont enrôlé les citoyens par la force, terrorisé Paris, massacré les otages, incendié nos monuments, pillé nos maisons? Prétendre, que parce qu’aucun jugement ne l’a frappé, il doit être réputé innocent, équivaut à dire que Troppmann, s’il fut mort de maladie la veille de sa condamnation, n’eût pas été criminel. Ce raisonneront était inadmissible, et une partie de l’Assemblée a énergiquement protesté.

 Il y a donc des protestations, je n’ose pas dire un débat, et même un vote, je n’ai pas l’impression que *** ait bien compris pourquoi on votait. Fin de l’article de ***:

Au milieu du débat, s’est produit un petit incident qui vaut d’être relevé. Un membre ayant déclaré que le rapport ne devait pas plus faire allusion à Vermorel qu’il n’avait fait allusion à Jules Vallès, M. Jules Claretie s’est levé pour affirmer que Vallès n’était pas mort. S’il l’a affirmé, c’est qu’il le sait. La question de savoir si Vallès est mort ou vivant est donc résolue. Il est vivant.

En effet, Vallès est vivant. 

Voilà pour aujourd’hui. Mais j’ai annoncé un « après ».

Du temps passe. La Société des gens de lettres a quelques tâches en retard, par exemple, rendre hommage à certains des morts de 1870-71, Alexandre Dumas (père!), notamment, (mais pas Isidore Ducasse, sur ces deux morts voir cet article de décembre 2020). Les conseils de guerre condamnent. Et nous voici à la fin de mai 1874, et même le 1er juin, pour les comptes rendus dans la presse. Il y en a un long dans notre cher Figaro, qui contient tous les noms des membres du jury, mais pour cette fois, je vais préférer Le Rappel.

C’est hier samedi [30 mai] qu’a eu lieu la réunion du jury convoqué sur la demande d’un journaliste bonapartiste pour discuter la question de radiation de quatre membres de la Société des gens de lettres condamnés par les conseils de guerre pour faits relatifs à la Commune.

Président : M. Altaroche; rapporteur, M. Germond Delavigne.

Les quatre membres dont le journaliste bonapartiste demandait la radiation étaient, comme on sait, MM. Félix Pyat, Paschal Grousset, Jules Vallès et Razoua.

Le journaliste bonapartiste, qui s’appelle M. Blavet, a fait le réquisitoire. La défense a été présentée par M. Léo Lespès, défenseur d’office, et par M. Tony Révillon.
Les défenseurs ont soutenu cette thèse, qui pourra paraître soutenable à plusieurs, que les faits politiques sont des faits politiques, et qu’une société littéraire n’a pas à s’en mêler.

Le jury en a jugé autrement.
On a d’abord voté sur le principe de la radiation. Ce principe a été admis par 10 voix contre 4,
Puis on a voté sur chacun des quatre sociétaires dont le bonapartiste demandait la radiation.
M. Razoua a été rayé par 9 voix contre 5.
M. Jules Vallès par 10 voix contre 4.
MM. Félix Pyat et Paschal Grousset ont été maintenus.
Donc, désormais la société des gens de lettres est une société littéraire — et politique. Et une société d’une politique particulière, où les faits insurrectionnels sont flétris et proscrits par les partisans du Deux-Décembre.

Eugène Razoua est mort en 1878. C’est son portrait par Étienne Carjat (au musée Carnavalet) que j’ai utilisé comme couverture de cet article.
La loi d’amnistie des communards a été votée le 11 juillet 1880. Quelques mois plus tard, au titre de cette loi, Jules Vallès a demandé sa réintégration dans la Société. Cette fois, plutôt que celui du Rappel, je vous livre l’article du Figaro, le 29 mars 1881, dont l’inhabituelle sobriété indique le mécontentement.

Dans son assemblée générale d’avant-hier, la Société des gens de lettres sur la proposition de M. Tony Révillon, a décidé la réinscription de M. Jules Vallès sur la liste de ses membres. On se rappelle que M. Vallès avait été radié de cette liste à la suite des événements de la Commune.

Bizarrement, ce n’est pas terminé. En septembre 1913, on inaugurait au Puy un monument en hommage à Jules Vallès, et la Société des gens de lettres, dit la presse (voir Le Rappel et L’Humanité à la date du 7 septembre), refusa de se faire représenter, parce qu’elle avait jadis exclu Vallès et qu’il n’avait pas demandé sa réintégration. Une apparente contradiction… que je n’ai pas réussi à élucider, n’ayant pas (encore) réussi à voir les archives de la SGDL.