Infatigable, le troisième conseil de guerre s’attaque aujourd’hui à Maris Spinoy, veuve Leroy. Nous la connaissons: nous l’avons vue écrire à La Patrie en danger dès le 26 octobre 1870. Elle a été nommée, et elle a été interrogée, comme témoin, au procès « des membres de la Commune », comme « maîtresse » de Raoul Urbain. La voici maintenant devant le même conseil de guerre comme accusée. Je cite très largement (en vert) le compte rendu d’audience publié par le journal Le Droit du 20 septembre.
Voyez comme on juge les femmes!

Comme au jour des premiers débats, la veuve Leroy, blonde, de vingt et un ans à peine, est mise avec une certaine recherche et s’exprime avec sang-froid et facilité. Sa physionomie, qui n’est pas sans distinction, respire l’énergie.
Voici comment le rapport résume les charges relevées contre l’accusée:

Femme galante, romanesque [malgré le « romanesque », femme galante veut bien dire prostituée], la veuve Leroy s’est passionnée pour la politique et a voulu y jouer un rôle qu’elle eût souhaité héroïque; mais ramenée, par sa nature et ses penchants, non-seulement elle est restée ce qu’elle était, mais elle s’est mise dans le cas d’une nouvelle comparution devant les Tribunaux.
Pendant le siège de Paris, elle remplaça les théâtres, les bals et les autres distractions par la fréquentation des réunions publiques. Elle fut de toutes les sociétés, de toutes les manifestations, de toutes les œuvres patriotiques, philanthropiques, de secours et autres. Elle était fêtée, complimentée, adorée; elle se grisa à cet encens vulgaire.
C’est dans un club (le Pré aux Clercs) qu’elle rencontra Urbain. Elle vit du premier coup l’influence qu’elle pouvait avoir sur lui. Le cœur de la veuve Leroy était libre ou plutôt la veuve Leroy n’avait pas d’amant: elle arrêta qu’elle serait la maîtresse d’Urbain, et à quelque temps de là, elle était la souveraine maîtresse à la mairie du septième arrondissement. Tous s’inclinaient devant ses désirs, tous obéissaient à ses ordres et s’empressaient de satisfaire à ses caprices. Urbain était le premier de ses sujets. 
Grâce à elle, de nombreuses perquisitions furent faites dans des maisons; elle aimait à accompagner Urbain dans ces expéditions.
Comme celui-ci était souvent absent, elle recevait à la mairie pour son compte et elle donnait des ordres en son lieu et place. Elle prit ainsi une part très active à tout ce qui se fit dans le 7e arrondissement.
Elle retournait de temps en temps à son domicile; il fallait bien qu’elle fît part de sa bonne fortune à celles qui l’avaient connue maîtresse cachée d’un homme marié. Elle allait rue Monge, quelquefois accompagnée de son membre de la Commune. La première fois, l’ex-instituteur y vint en bottes molles, et son pauvre écuyer dut se morfondre avec ses deux chevaux, attendant son maître jusqu’au lendemain matin.
Rue Monge, la veuve Leroy essayait de convertir à des idées plus libérales une jeune mère qu’elle surprit faisant faire la prière à son enfant. Elle ne parlait jamais de prêtres et de religion sans marquer son mépris et son aversion pour eux. Des personnes habitant sa maison lui entendirent un jour proférer les menaces suivantes, quelque temps après l’arrestation de Larcher:

Il faut que la Commune triomphe; si elle ne triomphait pas, nous ne laisserions pas un carreau debout, pas une pierre l’une sur l’autre; nous anéantirions Paris. Nous incendierons tout, et lorsque les Versaillais entreront à Paris, ils ne marcheront que sur des décombres. Quant aux prêtres, ces calotins, nous les avons dévalisés; nous ne voulons pas seulement leur mort, nous les hacherons.

Ces paroles nous donnent la mesure de l’exaltation et de la violence de l’accusée, dont tous les faits et gestes sont autant d’excitations à la haine des citoyens les uns contre les autres, autant d’excitations à la guerre civile.
Le 17 mai, l’explosion de la cartoucherie Rapp amena l’arrestation de quelques personnes, conduites aussitôt à la mairie du septième arrondissement, entre autres des époux Landau, dont le mari était inspecteur de police près le Tribunal correctionnel de Paris. À la rentrée du maire, Landau est interrogé; la veuve Leroy assiste aux deux interrogatoires qu’il subit, remplissant les fonctions de greffier.
Elle est encore là, pour celui de la femme Landau, à laquelle elle arrache ses bagues, disant à Urbain: « Si i’étais à votre place, citoyen, je ferais fusiller toutes les femmes et tous les hommes qui ne sont pas de la garde nationale. »
Sur l’ordre d’Urbain, des perquisitions ont été faites chez les époux Landau. Il leur a été soustrait des valeurs et des bijoux.
La veuve Leroy ainsi qu’Urbain prétendent que tout a été transporté à la Préfecture de police. Cette assertion est aujourd’hui impossible à vérifier; nous nous ferons observer que la veuve Leroy s’est rencontrée bien exactement avec Urbain pour les sommes saisies, si exactement que nous inclinons à supposer qu’il doit y avoir eu entente entre les copartageants du produit de l’opération.
La veuve Leroy ne possédait rien lorsqu’elle vint s’établir à la mairie; cependant elle dépendait beaucoup en achats d’effets de toilette et autres frivolités.
Elle amena ainsi Urbain à se procurer des fonds dont elle devait connaître la source, si bien qu’un témoin vient nous dire que tout le monde puisait dans les caisses, la veuve Leroy comme les autres. Elle doit donc être considérée comme un des auteurs du vol des fonds municipaux.
La veuve Leroy repousse avec indignation les accusations de cette nature, cependant elle a déjà subi une condamnation à la prison pour ce fait. Nous savons quel respect on avait pour la propriété sous la Commune.
Arrivait-il à la connaissance des gouverneurs l’existence de choses bonnes à prendre, elles étaient aussitôt réquisitionnées, quand même elles ne pouvaient être d’aucune utilité pour le service de la cause.
C’est ainsi que le colonel Mabroux, commandant les cavaliers de la Commune, s’était emparé de tous les poneys qu’il avait pu trouver, et qu’il mit galamment à la disposition de la maîtresse du maire du septième arrondissement aussi bien que les revolvers. La veuve Leroy, une fois équipée en guerre, aspirait peut-être au commandement dn corps d’amazones fondé par la Commune.
En résumé, la veuve Leroy a pris part aux attentats ayant pour but de changer et de détruire la forme du gouvernement, elle a, par ses discours, excité à la guerre civile au pillage, au massacre, à l’incendie. Elle a pris part comme auteur ou complice à des vols, accompagnés de violences, et perpétrés à la faveur d’usurpations de fonctions judiciaires et administratives.

La veuve Leroy est inculpée: 1° D’avoir provoqué, par des cris et des menaces proférés publiquement, à un attentat ayant pour but de porter la dévastation et le massacre dans la ville de Paris;
2° De complicité, par aide et assistance, du vol commis à l’aide de violence par Urbain au préjudice de la femme Landau;
3° De complicité, par recel, du vol de fonds destinés à la caisse de l’enseignement, commis par le même, alors fusil se trouvait délégué à la mairie du septième arrondissement.

Les débats n’ont révélé aucun fait nouveau ni aucun détail bien intéressant. La femme Leroy a protesté de son innocence, combattant avec énergie les témoignages qui lui étaient opposés.
Ah! elle se défend. Mais que dit-elle?
Me André Rousselle [qui a défendu Raoul Urbain] a présenté la défense. Lorsque M. le président demande à l’accusée si elle a quelque chose à ajouter aux paroles de son défenseur, elle répond:

Dût-il m’en coûter la tête, je répète ce que j’ai dit: j’ai subi une condamnation en 1868, je me suis juré de ne plus y revenir. Je n’ai pas tenu de propos, je n’ai pas pris les bagues de Mme Landau; et, quant à la caisse de l’enseignement, je répète que je n’y ai pas touché, et j’aimerai mieux donner ma tête que d’être condamnée aujourd’hui pour vol.

Le Conseil, après plus d’une heure de délibération, a déclaré l’accusée coupable sut le premier et le second chef seulement. La circonstance aggravante de violence pour le vol Laudau a été écartée. En outre, des circonstances atténuantes ont été admises.

La veuve Leroy a été condamnée à la peine de la déportation simple.

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La « photographie Appert » de Marie Leroy utilisée en couverture vient du Musée Carnavalet. Ce monsieur, qui photographiait détenus et condamnés, a dû trouver drôle de faire poser Marie Leroy, « la veuve Leroy », avec un voile de veuve.