Nous voici maintenant à la fin de la Semaine sanglante. Voir dans le premier article de cette série la présentation des soldats qui écrivent. Aujourd’hui une lettre isolée d’un nouvel auteur et une de Germain Dathie (je n’ai vu les originaux d’aucune des deux).

Hilaire Chaillaud

Le 27 mai 1871

Chers parents,

Je vous ai déjà écrit une lettre étant à Passy et je l’ai mise à la boîte de suite croyant qu’elle parviendrait immédiatement mais un facteur auquel j’ai demandé des renseignements m’a dit que le service ne commençait que demain, alors je m’empresse de vous transmettre celle-ci. (…)

Je vais vous donner quelques détails sur ce qui s’est passé à Paris ces jours derniers mais qui à notre grande joie est presque terminé.
Après le bombardement commencé il y a déjà quelques jours et qui avait pris un grand développement dans ces jours derniers et les travaux de siège opérés par les troupes autour de la capitale, la prise des forts d’Ivry du fort de Vanves après avoir refoulé les insurgés dans l’enceinte fortifiée on a commencé par entré dans Paris dans la nuit de Samedi à Dimanche [de dimanche à lundi] et depuis ce jour jusqu’à présent on a vu que des incendies. Nous sommes entrés le 22 mais je vous lassure il ne faudrait pas avoir de cœur pour ne pas jeter un cri d’indignation en voyant tout ce qui se passe. 
Paris incendié, dévasté pillié par ces barbares qui à mesure qu’on les fait reculer incendie et font sauter les édifices publics et les maisons particulières. C’est ainsi que plusieurs rues entières sont couvertes de débris de maisons anéanties par le feu.
Les Tuileries, Le Palais Royal le Palais de Justice, l’Hôtel de Ville la Légion d’honneur, le Conseil d’État la Cour des comptes le Ministère des Finances le grenier d’abondance le Théâtre de la porte Saint Martin le Théâtre Lyrique l’Ambigu La Caisse des dépôts et consignations tous ces édifices sont maintenant réduits en cendres [le soldat ne connaît certainement pas tous ces lieux, cette orthographe parfaite rend le passage douteux… je n’ai pas vu l’original de la lettre. Au mieux, nous avons là un mélange de choses vues et de choses entendues. Au pire???].
Heureusement je crois que le Louvre à été épargné ces forcenés avaient disposé leurs engins de destruction mais ils n’ont pas réussi et ont été porté plus loin leur dévastation. Jamais l’on avait vu chose pareille, pendant plusieurs jours du côté où le vent poussait la fumée ce n’était qu’une pluie de papiers brulés et d’autres à demi brûlés qui étaient soulevés par la fumée, une fumée tantôt noire comme du charbon tantôt blanchâtre qui diminuait par moments mais tout d’un coup reprenait avec plus de force que jamais c’était effrayant à voir.
Hier encore le canon grondait du côté de Montmartre [peu probable à cette date, Montmartre a été pris dès le 23 mai] mais il se serait tu que l’on aurait encore reconnu la trace des bandits aux tristes sinistres qui dévastaient l’est de Paris, un grand et effrayant incendie flambait du côté de la Villette dans l’entrepôt nouveau crime à ajouter aux furieux défenseurs de la Commune. On voyait encore des gerbes de flammes s’échappant de l’Hôtel de Ville le ciel était tout empourpré de rouge c’était affreux.
Dans les Tuileries de temps à autre des explosions causées par des barils de poudre entassés par les fédérés éparpillant les ruines encore fumantes de cet édifice.
Jusqu’à des femmes qui se sont mises avec eux et qui sont encore pires qu’eux mais on ne leur fait pas plus de grâce qu’aux hommes on le mène devant un conseil et aussitôt condamnés ils sont exécutés ce n’est pas par un ou deux que l’on les fusille c’est par un cent ou deux cent ils ne nous font pas pitié ces canailles là qui pendant le siège ont toujours été ivres [les soldats versaillais ont été copieusement nourris de légendes, dont celle-ci…] et si ce n’avait pas été comme (mot illisible) jaurait eu encore plus de peine que l’on a eu car avec toutes les armes qu’ils avaient des canons des mitrailleuses de tous systèmes blindées et autres des canonnières blindées aussi. Maintenant Paris sera un peu purgé. On vient de nous dire que c’était fini seulement il y a toujours quelques coups de fusil mais ce n’est rien. Nous allons rester quelques temps ici car il faut que sous vingt quatre heures tous ceux qui ont des fusils les rendent car après ce temps là on va faire des fouilles et ceux à qui on en trouvera seront traduits en conseil de guerre.
Nous sommes maintenant dans l’école millitaires au bout du Champ de Mars. Je suis en bonne santé ainsi que mes camarades et je désire que vous soyez de même.
Votre fils qui vous embrasse.
Hilaire Chaillaud.
Bien des choses à tous mes parents et amis. Je suis content d’avoir vu ce j’ai vu mais c’est tout de même avec horreur pour ces bandits.

Germain Dathie

Il nous raconte la prise du cinquième arrondissement le 24 mai.

28 mai. — Entrée dans Paris. Nous sommes entrés sans trop de difficultés dans la capitale, lundi 22 au point du jour [le petit-fils qui a retranscrit cette lettre pensait au petit matin…]; mais déjà, la veille au soir, un détachement avait franchi les fortifications. Dans certains quartiers, on nous jetait des fleurs, dans d’autres des balles. Tant bien que mal, nous sommes arrivés au Luxembourg sans trop de difficultés [Le 17e bataillon de chasseurs avait passé les deux derniers jours à garder des prisonniers, et le 24 mai n’avaient eu à marcher que 3 km pour atteindre leur objectif, selon Tombs dans La Guerre contre Paris.] mais ce n’était pas tout: notre besogne allait commencer: c’était d’enlever le Panthéon, et ce ne fut pas une petite affaire.
Il fallut enlever six barricades bien défendues par des mitrailleuses et des canons-révolvers crachant la mitraille. Malgré cela, nous avancions toujours, faisant des brèches dans les maisons pour les fouiller de la cave au grenier. En arrivant à la dernière barricade, de fut un massacre épouvantable; nous arrivions de tous côtés à la fois: c’était horrible à voir [Finalement, le Panthéon fut attaqué de tous les côtés à la fois, dit, toujours, Tombs, qui cite les jardins de l’École normale, la rue de l’Abbé de l’Épée, la rue Cujas et la rue Malebranche.]. Une heure après, tout était terminé, le sol était couvert de morts et le sang ruisselait partout. Je ne puis comprendre qu’après une telle fusillade, nous n’avons que huit morts et une quinzaine de blessés, notre bataillon ayant toujours marché en tête. Enfin, nous arrivons sur la place du Panthéon, au moment où ce monument commençaient à brûler: il était temps, car, 20 minutes plus tard, il aurait sauté. Un Général insurgé (Millière) fut arrêté et fusillé sur les marches du Panthéon, en criant « Vive la Commune, Vive l’Humanité ». [La prise du Panthéon a eu lieu le mercredi 24 mai, et Jean-Baptiste Millière, qui n’était pas général (mais qui a souvent été confondu avec un homonyme) a été fusillé le 26 mai. Comme la précédente, cette lettre est un mélange de choses vues et de choses entendus…] Le lendemain, les omnibus enlevèrent les morts, les rues furent lavées et balayées, et maintenant tout est terminé. Nous sommes cantonnés au lycée Saint-Louis; depuis longtemps nous n’avions été aussi bien, mais nous sommes consignés. La Villette est encore aux mains des insurgés, mais je pense que tout cela sera bientôt terminé [Il ne le savait pas quand il a écrit, mais « tout cela » était déjà terminé.]

à suivre

*

La gravure, parue dans Le Monde illustré  du 10 juin 1871, représente précisément la prise de la mairie « du Panthéon » par le 17e chasseurs, auquel appartenait Germain Dathie.

Sources des lettres

Lettres d’un chasseur à pied pendant le siège de Paris et la Commune 1870-1871 (recueillies par son petit-fils M. F . Bouchez), Comptes rendus et mémoires de la Société archéologique et historique de Clermont-en-Beauvaisis, tome 31 (1962-1964).

Site Clio-Texte.