Au cours de l’année 2021, cent-cinquantenaire de la Commune, il s’est passé beaucoup de choses qui m’ont énervée — en fait, presque tout ce qui s’est passé m’a énervée. Je ne l’ai pas écrit à ce moment-là, m’en tenant à la position « j’écris sur les communards, je n’écris pas sur les historiens ».
Ces derniers temps, j’ai eu l’occasion de lire un texte très polémique (et assez jubilatoire!) critiquant les historiens vedettes de ce cent-cinquantenaire. Et cela m’a donné envie d’écrire cet article.

Jacques Rougerie était plutôt un historien vedette du centenaire. Mais c’est un article qu’il a écrit en 1996 que le chic magazine L’Histoire (numéro spécial sur la Commune) a republié en 2021. C’est à la page 92, je vous cite le dernier paragraphe de cet article, « Une insurrection républicaine »:

Ne peut-on imaginer une commémoration qui rappelle, avec le 18 mars, le 4 septembre oublié et la victoire électorale républicaine aux élections législatives de 1876? Je vais assurément scandaliser si je propose d’y associer l’anniversaire de la mort de Thiers, père fondateur tout de même, et premier président de notre République, dont les funérailles en 1877 furent une manifestation grandiose, à laquelle durent bien participer des communards.

En effet, je suis scandalisée. La seule réaction explicite d’un communard à la mort de Thiers que je connaisse est celle d’Adolphe Clémence, que j’ai publiée dans un article ancien. Je ne reproduis pas ce texte entièrement ici, mais allez le (re-)lire, il est extrêmement violent, en voici la conclusion:

En attendant, nous maudissons sa mémoire!
Nous la maudissons au nom de ceux qui sont tombés sous les coups de ses égorgeurs;
Au nom des veuves et des orphelins qui gémissent et s’étiolent;
Au nom des milliers de citoyens qu’il a fait emprisonner et déporter;
Au nom de leurs familles qui pleurent et les attendent en vain;
Au nom de la foule des proscrits qu’il a désespérés;
Au nom des opprimés et des vaincus nous vouons son nom aux malédictions de ceux qui ont un cœur et veulent la justice.
En leur nom nous protestons contre les funérailles infligées à la ville qu’il remplie de sang, de ruines, de larmes et de désespoirs!…
Paris! Paris! qui fut sa victime et résista deux mois à ses étreintes, — Paris a subi la honte de ce triomphe funèbre et va recevoir dans son sein son plus cruel et plus implacable ennemi…
Que cette nouvelle insulte rejaillisse sur tes complices, ô homme sinistre et sanglant!
Qu’ils prennent leur part de l’exécration à laquelle nous vouons ton nom et ta mémoire…
Et pusse venir bientôt le jour, que nous appelons de tous nos vœux, où les travailleurs qui ont foi en l’avenir de leur cause prendront enfin leur revanche sur la véritable « vile multitude » qui salue le cadavre souillé de son idole. — Puissent-ils rendre bientôt à ces restes maudits la seule justice qu’ils méritent — le suprême outrage des gémonies!…

Je doute qu’Adolphe Clémence aurait participé à ces obsèques s’il avait été à Paris.

— Ah! parce qu’il n’était pas à Paris le 8 septembre 1877?
— Eh bien non, il était en Suisse et sous le coup d’une condamnation (par contumace) à la déportation dans une enceinte fortifiée. Et il n’était pas seul — combien de communards en exil, déportés, bagnardes ou bagnards même? Évidemment, je ne vais pas vous dire que les massacrés de la sale guerre versaillaise, ceux dont « les cadavres jonchaient les rues » (selon ledit Thiers), étaient présents.

Je lis les journaux — j’en choisis un parmi les moins réactionnaires, Le Rappel, avec des articles d’Édouard Lockroy et Camille Pelletan — ces deux-là, je n’ai aucun doute de ce qu’ils pensent de Thiers et des communards — qui nous font dans le discours républicain. Eh oui, Thiers était, en 1877, parmi les moins réactionnaires des dirigeants politiques au pouvoir. Ne me demandez pas de faire une analogie avec notre personnel politique de 2023! Et Le Rappel décrit aussi le parcours du cortège des funérailles, depuis la place Saint-Georges (vous savez, la maison de Thiers, dont il est question ), jusqu’à Notre-Dame-de-Lorette, sa paroisse — l’archevêque a refusé que la messe d’enterrement ait lieu dans une église plus grande, je vous dis qu’il était des moins réacs — puis jusqu’au Château-d’Eau (pas encore place de la République) et, par le boulevard Voltaire — non, il n’est pas question de ces obsèques dans mon livre — et la rue de la Roquette jusqu’au Père-Lachaise…

… la suite dans le prochain article!

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J’ai déjà utilisé l’image de couverture, qui vient du Monde illustré, dans cet article.

Article et livres cités

Rougerie (Jacques), « Une insurrection républicaine », L’Histoire (Hors Série) (2021), p.92.

Clémence (Adolphe)À la mémoire de Adolphe Thiers, président de la république versaillaise, Ziegler et Cie, Genève (1877).

Audin (Michèle)Paris, boulevard Voltaire suivi de Ponts, L’arbalète-Gallimard (2022).