Suite des souvenirs de Maxime Lisbonne. L’article précédent est là. Les dates sont celles de la publication dans L’Ami du Peuple. Tout ce qui est en bleu m’est dû.
Le 3e [conseil] de guerre jugeait à ce moment les membres de la Commune. [Nous sommes donc revenus, entre le 7 août et le 2 septembre, bien avant l’évasion d’Okolowicz, donc.]
Courbet était accompagné chaque jour, à chaque audience, par un gendarme. Et le soir, il venait au pied de mon lit me raconter les incidents du procès.
Je me souviens toujours avec quelle fureur il me parlait de Ferré.
Il me disait:
— Mais il est insolent comme Artaban, il va tous nous faire fusillaa.
On sait qu’il [Courbet] ne fut condamné qu’à six mois de prison.
Trois jours avant l’exécution de Théophile Ferré [qui eut lieu le 28 novembre], le jeune frère [il s’agit d’Hippolyte Ferré], en cellule à côté, fut pris subitement d’aliénation mentale.
Sous prétexte d’humanité, le directeur de la prison avait fourré le fou avec le condamné à mort.
La veille de l’exécution, le fou fut conduit dans un cabanon de l’hôpital. Craignant qu’il y fût maltraité, nous obtînmes que le malheureux fût intégré dans notre salle.
Plus d’une fois nous avons eu à supporter, et surtout la nuit, la manifestation de ses crises.
Ne pouvant remuer dans mon lit à cause de mes blessures, et par égard pour son frère, j’essuyais sans me plaindre les bombardements les plus charivariques.
19 avril 1885
Pots-à-tisane, gobelets, veilleuses, tout pleuvait sur ma tête.
Quand ses crises étaient passées, nous nous efforcions de lui cacher la terrible condamnation de son frère qu’il aimait tant.
Nous ne laissions approcher aucun étranger qui aurait pu trahir le secret.
Théophile Ferré et Lullier furent condamnés à mort. Un mois après ce fut le tour de Rossel et de Bourgeois, un sergent de l’armée de Versailles qui était passé avec sa subdivision tout entière à la Commune. [Voilà une affirmation sur Pierre Bourgeois dont j’ignore tout. Comme je l’ai déjà regretté, on sait fort peu de choses de ce jeune homme.]
Le jour de l’exécution, son frère l’ignorait. Maroteau, Gromier et Barbieux passèrent aussi devant le troisième conseil de guerre.
Gromier fut condamné à six mois de prison, Barbieux, à l’époque gérant du Rappel, acquitté et Maroteau condamné à mort.
Ce fut Me Bigot, l’honneur du barreau de Paris, qui l’avait défendu.
Au bout de deux mois, il attendait tous les jours qu’on vienne le chercher pour le conduire au plateau de Satory.
Le ratichon de l’hôpital avait reçu une lettre de l’archevêque de Paris, lui promettant un avancement rapide s’il arrivait à pouvoir le confesser et l’accompagner au gibet.
Maroteau le recevait très froidement, mais un jour, lassé des obsessions de ce sac à charbon, il le foutit à la porte.
Au mois de décembre eut lieu encore une triple exécution. Maroteau pensait qu’il serait du nombre. Des mesures avaient été prises en conséquence et dès quelques jours auparavant le poste de l’hôpital avait été doublé.
Maroteau n’était pas compris dans cette fournée et quelques heures après l’assassinat de ces trois nouvelles victimes de leur dévouement à la Révolution, on vint lui communiquer officiellement la commutation de sa peine en celle de travaux forcés à perpétuité.
Il resta encore un mois à l’hôpital, puis il fut transféré à la maison de correction où deux heures après, sans qu’il puisse avertir sa mère, il fut dirigé avec son ami Fortin sur le bagne de Toulon. Les médecins savaient fort bien qu’il était atteint d’une phtisie pulmonaire et que cette triste situation lui abrégerait la vie de quelques années. [Gustave Maroteau et Émile Fortin sont arrivés au bagne de Toulon le 7 février 72, sur Fortin voir aussi nos articles sur la mort de Maroteau (celui-ci et le suivant).]
Le médecin, M. de Bérigny, qui l’avait soigné, ne l’ignorait pas et signa son autorisation de départ que la justice militaire lui avait demandée, sans oser protester.
La terreur des militaires était si grande que tous les médecins sans exception s’inclinèrent devant elle.
Le voyage dura trente-six jours dans une voiture cellulaire, et Maroteau fut insulté par les agents du ministère de l’intérieur qui le traitaient de la façon la plus dégradante.
À Toulon, il y arriva si grièvement malade qu’il fut transporté à l’hôpital.
Malgré son état, il n’en fut pas moins mis tout nu et conduit à la forge où on lui ferra une manille au pied, comme au dernier des criminels.
Du reste, les forçats, à l’hôpital, quoique couchés, avaient leurs chaînes rivées au pied du lit et ne pouvaient bouger.
(À suivre)
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C’est une image peu réaliste, que j’ai déjà utilisée, qui sert de couverture à cet article. Il s’agissait pour Maxime Lisbonne de rendre hommage à Gustave Maroteau, dans sa Gazette du bagne. Tous deux sont rassemblés sur cette scène du ferrement de Maroteau (couché) à laquelle Maxime Lisbonne (avec les béquilles) n’a pas assisté.