Animé du louable désir de montrer que la Commune a (quand même…) quelques réalisations à son actif, et même qu’elle en a davantage que le gouvernement du 4 septembre, un préfacier (Jean Baronnet) dresse une liste de ces réalisations, parmi

La Commune a brûlé la guillotine boulevard Voltaire.

Il rejoint d’ailleurs le très réactionnaire D’Arsac et son

les membres de la Commune ont fait détruire l’échafaud.

Eh bien non.

« On » a brûlé la guillotine pendant la Commune, mais ce n’est pas « la Commune » qui l’a fait. Ce ne sont pas non plus « les membres de la Commune ». C’est « le Peuple », avec le sous-comité de la Garde nationale et son 237e bataillon.

En ce sens, l’étonnante phrase

la guillotine est absente de l’histoire de la Commune

lue dans un livre d’Henri Guillemin, n’est pas absolument incorrecte.

Le désir d’attribuer ce geste mythique à « la Commune » est immense chez les historiens et les commentateurs:

Le 9 avril, le XIe arrondissement, dont la Commission municipale comprenait quelques-unes des plus fortes personnalités de la Commune — Assi, Delescluze, Eudes, Protot — ménagerait à sa population, en majorité ouvrière, une cérémonie qui participe de l’exorcisme: la destruction publique et collective d’une guillotine découverte au fond d’une remise et aussitôt « condamnée à mort par le peuple ».

Celui-là s’appelle André Decouflé. À part

  • la date (voir ci-dessous)
  • et le fait que le fond de la remise était la place normale de l’engin,

ce n’est pas absolument faux… mais seulement parce que le sujet de la phrase est le très vague « le XIe arrondissement ». L’incise sur les membres de la Commune est au moins trompeuse.

Parmi les erreurs en général sans importance, il y a les erreurs de dates. En voici une très innocente:

on a brûlé la guillotine le 10 avril.

Cet acte s’est produit le 6 avril, c’est très bien documenté, il n’y a aucun doute sur cette date. Une preuve? Eh bien, par exemple, c’est en première page du Rappel le 7 (que l’on peut lire, toujours, sur Gallica et précisément en cliquant ici). C’est aussi en première page du Siècle à cette même date (aussi sur Gallica, ici), avec un commentaire prudent:

Si ce spectacle est un symbole, nous en ferons honneur à ceux qui l’ont ordonné.

Et un autre inévitable:

Et véritablement s’il ne s’agissait que de destituer Guillotin pour employer Chassepot, qui va plus vite en besogne […]?

C’est aussi dans Le Père Duchêne du 8 avril (euh, pardon, du 18 germinal), voir le passage sur la guillotine dans notre article sur ce journal. Il y a aussi un entrefilet dans le numéro du Cri du peuple daté du 8 (numéro paru le 7, donc, voir aussi si nécessaire notre article sur ce journal). Le voici:

Il y avait foule, hier, devant la mairie du onzième arrondissement.

Un cordon de gardes nationaux contenait à grand peine le peuple.

Auprès de la statue de Voltaire était un énorme morceau de bois de couleur sombre, au milieu duquel brûlait un triangle de fer.

C’était la guillotine, son coutelas, son panier, son échafaudage, ses deux grands bras, tout cela brisé, entassé pèle-mêle.

Le peuple a brisé cet instrument de supplice. Et on ose l’accuser d’être sanguinaire!

Donc non, pas le 10 avril mais le 6. Erreur de date, donc.

Sans importance? C’est qu’il y a, dans la seule phrase suivante du livre récent (de Kristin Ross) dans lequel j’ai trouvé cette date fantaisiste, deux assertions étranges. Les voici en une seule phrase:

Quand un groupe constitué principalement de femmes traîna une guillotine sous la statue de Voltaire et y mit le feu, il s’agissait vraisemblablement de briser toute équivalence entre révolution et échafaud.

Il n’y a bien sûr aucune source donnée pour la féminité de ceux qui incendièrent la guillotine, qui fut pour moi une nouveauté absolue. Ce sont des gardes nationaux, des hommes, qui sont allés chercher la guillotine pour la brûler. Ils étaient soutenus, ou poussés, par un sous-comité complètement masculin. Il n’y a aucun doute qu’il y avait aussi des femmes parmi les participants à cette fête. Cela aussi est avéré, par les images et, par exemple, par le livre de Benoît Malon. « Principalement », il n’y a aucune raison de le penser. Alors pourquoi l’écrire? La prétendue féminité des brûleurs de guillotine se trouve aussi dans un joli petit livre de Georges Jeanneret (et je ne l’ai vue nulle part ailleurs), mais il écrivait juste après la Commune, en exil ou caché et sans documentation. Il fait d’ailleurs aussi une erreur de date, pas tout à fait la même, datant l’événement du 9 avril. Là, la source semble être le livre de Malon (écrit en exil lui aussi et dès l’automne 1871, ce qui explique cette approximation) et la date du 9 avril apparaît souvent, chez des auteurs respectables (et même chez Élie Reclus).

Mais revenons à notre historienne… Briser l’équivalence entre révolution et échafaud semble encore plus étrange. La foule de ce jour-là, les initiateurs de cet acte, avait-elle, avaient-ils une telle conscience historique? « Nous sommes des révolutionnaires, donc on risque de nous reprocher que… » Même Le Cri du Peuple ne fait aucune allusion de ce genre.

Dans les réunions de clubs, dans ce même arrondissement, un mois plus tard, ce sont bien des femmes qui interviennent pour réclamer

la guillotine comme en 93

pour les traitres et les réfractaires.

Le livre de Kristin Ross est empli de tant d’erreurs et d’approximations qu’il serait épuisant d’en dresser la liste. « Le communard Lafargue », plusieurs fois répété, est un exemple.

(à suivre)

Livres cités

Fénéon (Félix)Enquête sur la Commune de Paris, La Revue blanche (1897). Republié avec une présentation de Jean Baronnet, Les Éditions de l’amateur (2011).

D’Arsac (Joanni), La Guerre civile et la Commune de Paris en 1871, Curot (1871).

Guillemin (Henri), L’Avènement de M. Thiers; Réflexions sur la Commune, Éditions d’Utovie (2001).

Decouflé (André), La Commune de Paris, 1871: révolution populaire et pouvoir révolutionnaire, Cujas (1969).

Ross (Kristin), L’Imaginaire de la Commune, La Fabrique (2015).

Malon (Benoît), La Troisième défaite du prolétariat français, Neuchâtel (1871).

Jeanneret (Georges), Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71, Neuchâtel (1872).

Reclus (Élie), La Commune au jour le jour, Schleicher frères (1908).

Dalotel (Alain), Le Club des prolétaires, mai 1871, Le Peuple prend la parole (1978).