Ce dont je veux vous parler, c’est de ce que les historiens (mais pas seulement eux) appellent « la » femme, ou la « question » des femmes, et plus précisément de la formule

À travail égal salaire égal,

dont on continue à découvrir régulièrement qu’elle n’est (toujours) pas une description de la réalité — « L’Islande, premier pays à légiférer contre les différences de salaire entre hommes et femmes » titrait le journal Le Monde le… 3 novembre 2017.

Formule dont on croit souvent qu’elle a été inventée, promulguée, initiée (choisissez celle de ces expressions qui convient à votre degré de correction politique) par la Commune. Ah! le rêve de la Commune! Le rêve que nous faisons de ce qu’a été la Commune!…

Autant que je sache — mais, comme tout le monde, je peux me tromper — cette formule n’est pas apparue pendant la Commune. Il est vrai que quelques jours avant la fin, le principe de l’égalité des salaires pour les instituteurs et institutrices avait été retenu. Quant au reste…

Regardez les revendications de salaire des ovalistes en juin 1869 — et revenons au citoyen Varlin. Et, toujours avant la Commune, à 1867. Et même, précisément, au 20 octobre 1867.

Ce jour-là — c’est un dimanche — se tient, passage Raoul (aujourd’hui une partie de la rue Bréguet, dans le onzième arrondissement de Paris) la onzième « assemblée générale des délégués et des membres des bureaux électoraux » (sans entrer dans les détails, une instance de la Commission ouvrière mise en place à l’occasion de l’Exposition universelle). Il y a du monde:

Une vingtaine de dames, MM. Lévy, maire du 11e arrondissement, Chaix, fabricant de meubles, président de la Société de secours mutuel des ébénistes [nous sommes faubourg Saint-Antoine], et plusieurs autres personnes étrangères à la délégation, assistent à cette séance. Le nombre des membres présents s’élève à 450.

Ce n’est pas la première fois que la « question » de « la » femme est abordée. Le dimanche précédent, on avait même entendu dire:

  • « L’épouse n’est plus une femme, c’est une ouvrière; elle néglige sa maison » (c’était Jules Simon),
  • la concurrence qui « tend chaque jour à faire diminuer le salaire des hommes » (c’était un cordonnier, Durand, qui sera membre de la Commune),
  • « C’est la faute du mari si la femme est obligée de travailler dehors; c’est qu’il ne sait pas défendre son salaire » (c’était un mécanicien, Boulanger).

Mais je signale la formule: « À service égal, produit égal » (où service désigne le travail et produit la rémunération) employée par Eugène Chemalé.

C’était le 13 octobre. Mais arrivons au 20 octobre.

Ce jour-là, l’assistance a droit à un long discours d’une imbécilité toute proudhonnienne du Docteur Dupas (que nous avons déjà rencontré ici ou là), ancien ouvrier horloger. On ne sait pas si les dames présentes ont apprécié les mentions de la « nature maladive de la femme » et surtout de son « infériorité morale »: aucune d’elles n’a été invitée prendre la parole. Mais Fribourg, un graveur-décorateur (et un des fondateurs de l’Association internationale des travailleurs), qui a parlé ensuite, a dit (et ainsi nous le savons) que ceci avait « produit sur l’assemblée une fâcheuse impression ».

Avant que la séance soit levée, une courte et nette intervention, qui est la raison d’être de cet article:

M. Varlin, relieur, croit que la femme doit travailler et doit être rétribuée pour son travail. Il croit que ceux qui veulent lui refuser le droit au travail, veulent la mettre pour toujours sous la dépendance de l’homme. Nul n’a le droit de lui refuser le seul moyen d’être véritablement libre. Elle doit se suffire à elle-même, et comme ses besoins sont aussi grands que les nôtres, elle doit être rétribuée comme nous-mêmes. Que le travail soit fait par un homme, qu’il soit fait pas une femme: même produit, même salaire.

Par ce moyen, la femme ne fera pas baisser le salaire de l’homme, et son travail la fera libre!

Même si elle n’est pas arrivée jusqu’à la Commune, la revendication avait déjà été clairement formulée!

*

L’allégorie de l’égalité, ironiquement (?) féminine, que j’ai utilisée comme couverture de cet article, date de 1794, l’estampe est due à Boizot et je l’ai trouvée sur Gallica, là.

*

Pour cet article, j’ai utilisé les rapports de la Commission ouvrière. J’en profite pour signaler (aussi) quelques biographies d’Eugène Varlin.

Livres utilisés

Faillet (Eugène), Biographie de Varlin, E. Perreau (1885).

Foulon (Maurice), Eugène Varlin, relieur, membre de la Commune, Mont-Louis (Clermont-Ferrand) (1934).

Cordillot (Michel), Eugène Varlin, internationaliste et communard, Spartacus (2016).

Tartaret (Eugène)Exposition universelle de 1867. Commission ouvrière de 1867. Recueil des procès-verbaux des assemblées générales des délégués et des membres des bureaux électoraux… recueillis et mis en ordre par Eugène Tartaret, Augros (1868).