Frankel commence sa défense le 2 juillet, au moment où le président veut lui donner la parole. Voir les deux articles précédents pour la défense de Theisz et celle de Duval ce même 2 juillet.

M. LE PRÉSIDENT. La parole est à Frankel.

FRANKEL. Je prierai M. le Président de bien vouloir remettre ma défense, car je ne suis pas tout à fait prêt à la présenter. Si le tribunal voulait m’entendre, je devrais lui parler en allemand, car je m’exprime difficilement en français.

Regardez-le, ce petit ouvrier hongrois de vingt-six ans, qui ne parle même pas bien le français, comment va-t-il pouvoir se défendre contre ces brillants messieurs? 

(Sur Frankel, voir aussi cet article.)

L’audience suivante a lieu le mardi 5 juillet.

M. LE PRÉSIDENT, La parole est à Frankel.

FRANKEL. Messieurs, je parais aujourd’hui devant vous comme membre de l’Association internationale des travailleurs pour repousser, ainsi qu’elle le mérite, l’accusation formulée contre mes amis et contre moi.

Nous sommes accusés de faire partie d’une société secrète, et cette société secrète, c’est l’Association internationale des travailleurs! Avant de répondre à cette accusation que j’appellerai inconsidérée, puisqu’elle repose sur des erreurs grossières, on me permettra d’abord de relever, dans le réquisitoire de M. l’avocat impérial, les allégations qui me concernent personnellement.

L’avocat impérial, dans la séance du 29 juin 1870, disait :

Frankel, membre du conseil fédéral, a été admis à Londres, il y a trois ans, dans le sein de l’Association. À quelle époque êtes-vous entré au conseil fédéral ? Avec quels correspondants vous êtes-vous trouvé en rapport ? lui a demandé M. le juge d’instruction. — Je ne réponds pas à ces questions, lui a répliqué le prévenu.

Or, de mon refus de répondre à l’instruction, on prétend actuellement tirer cette conséquence qu’il existe un secret, et, partant de là, on affirme que l’Association à laquelle je serai toujours fier d’appartenir, est une association secrète.

J’ignore à quelle école philosophique M. l’avocat impérial a appris la dialectique [c’est moi qui souligne, MA], mais son raisonnement me parait aussi logique que celui qui consisterait, en voyant un enfant fermer les yeux, à déclarer que son père est aveugle. Si je me suis montré en général réservé dans mes réponses, c’est parce que je n’aime nullement les choses secrètes et ne suis point partisan d’une instruction secrète. Puisque je parle de mon interrogatoire, j’en profite pour rectifier une des réponses faites par moi au juge d’instruction. J’ai dit :

Je fais partie du conseil fédéral comme membre de l’Internationale. Je n’y représente aucune société ouvrière, aucun groupe collectif.

Le juge d’instruction aurait dû savoir que, d’après les statuts de la Fédération, dont il avait un exemplaire sur sa table, il n’en pouvait être ainsi ; il aurait pu y lire l’article conçu en ces termes :

Constitution du Conseil fédéral. — 2. Le Conseil fédéral est compose des délégués des diverses sections fédérées.

D’ailleurs, le projet de ces statuts, dont un grand nombre d’exemplaires autographiés ont été saisis dans notre local, place de la Corderie-du-Temple, portait ma signature comme délégué de la section allemande à côté de celle des délégués des autres sections. Si, néanmoins, je me suis refusé a fournir des renseignements exacts à l’instruction, ce n’est nullement par un motif de crainte personnelle, car je prouve aujourd’hui le contraire, et à présent que je puis m’expliquer en audience publique, je veux vous faire connaître les raisons de ma réponse d’alors.

Le mercredi 8 juin, j’ai reçu un mandat de comparution par lequel il m’était signifié d’avoir à me présenter, le jour suivant, chez le juge d’instruction, M. de Lurcy.

J’ignorais pour quel motif j’étais assigné, et je m’en serais douté qu’il m’eût de toute façon été impossible, vu le court délai qui m’était accordé, de prendre conseil auprès de mes amis, les membres de la section allemande, qui m’avaient élu délégué à l’unanimité lors de la fondation de celle-ci.

Lorsqu’on me demanda si c’était comme membre du conseil fédéral parisien que j’avais signé la protestation du 2 mai, il me parut évident que l’on considérait l’Association internationale comme une société secrète dont on voulait poursuivre les membres en vertu de l’article 13 de la loi du 28 juillet 1848. Vous savez mieux que moi, messieurs, quelles conséquences une condamnation pareille entraîne pour les étrangers. Je considérai donc devoir, comme délégué de la section allemande, supporter seul les suites de cette affaire quelles qu’elles fussent.

Si aujourd’hui j’agis autrement, c’est par la volonté expresse de ma section, qui a été fondée quelques semaines seulement après l’avènement de l’empire libéral (vers la mi-février). Nous tenions pour impossible qu’un gouvernement qui prétendait établir la liberté comme en Angleterre pourrait poursuivre en France comme une société secrète une association licite, de l’autre côté du détroit, et nous pouvions le penser d’autant moins que l’empire absolu lui-même l’avait dissoute en 1868, en la qualifiant de « société illicite ». Si toutefois l’impossible venait à se réaliser, tous les membres de la section allemande, républicains socialistes comme leur délégué, regarderaient commue un devoir de dignité virile, de venir partager avec lui le sort des champions du prolétariat.

Il s’agit maintenant de savoir si l’article 13 peut nous être appliqué. Je n’ai pas à rechercher pourquoi cette loi a été faite ; vous ne vous demandez pas si c’est la conscience bourrelée par le souvenir du prolétariat assassiné dans les rues de Paris, à laquelle s’ajoutait la terreur inspirée par les bonapartistes en train de se masser en groupe compacte [sic] qui a présidé à la naissance de cette loi; la loi existe, et c’est d’après elle que vous nous jugerez, si toutefois nous sommes reconnus délictueux.

Voyons donc en quoi consiste l’inculpation principale. Il me reste fort peu dire à cet égard, car il est manifeste que les voiles épais qui, selon l’avocat impérial, recouvraient l’Association internationale, peuvent être considérés comme déchirés par les réponses de mes coaccusés. Je serai donc court et me bornerai à examiner de plus [près?] certains passages du réquisitoire qu’on a oublié de réfuter jusqu’à présent.

L’accusation, pour prouver que l’Internationale est une société secrète, dit que Mazzini en serait l’instigateur et cite un grand nombre de publications et de discours émanant de la branche française. Vous savez, messieurs, que la première assertion est fausse et que la branche française de Londres n’appartient pas à l’Internationale. Vous avez dans tous les cas déclaré, messieurs, que les pièces non signées n’exerceraient aucune influence sur votre jugement. Néanmoins, je proteste contre les procédés du ministère public ; je découvre dans son réquisitoire une intention arrêtée d’avance, que je vais rendre manifeste.

L’avocat impérial disait, le 23 juin :

En dépouillant ces documents volumineux saisis au domicile du plus grand nombre des prévenus, j’ai reconstitué par ordre chronologique l’histoire de l’Internationale depuis son origine jusqu’à ces derniers jours, en Europe, à Londres, à Paris. Cet historique, qui résulte en grande partie de la reproduction textuelle des pièces, on l’a fait imprimer ; je vais avoir l’honneur de vous en donner lecture. Les journaux pourront s’en emparer et le mettre ainsi à la portée de tout le monde et dans l’intérêt de tout le monde.

Si, lors de la lecture de la défense collective, on nous a reproché d’avoir composé cette défense en vue du « dehors, » est-ce bien à nous qu’un tel reproche doit être adressé ?

Mais poursuivons notre recherche plus avant.

L’avocat impérial parle souvent des congrès qui se sont tenus publiquement et hors de France; il en fait ressortir des incidents qui ne sont en aucune façon des arguments propres à établir une accusation de société secrète. Je cite textuellement :

Ce qui se passa au Congrès de Bruxelles, je n’ai pas besoin de vous le rappeler : on y proclama l’abolition de la propriété individuelle, malgré les protestations d’un certain nombre de délégués français qui, comprenant à merveille l’impression défavorable qu’une telle résolution devait produire chez nous, déclarèrent n’avoir pas suffisamment étudié la question et demandèrent son ajournement à un congrès ultérieur.

Quel rapport, je vous le demande, peut avoir ce passage avec l’inculpation de société secrète? Quelle lumière vient-il apporter dans le débat? Pour quelle raison le trouvons-nous dans le réquisitoire de l’avocat impérial, si ce n’est pour celle que nous avons indiquée tout à l’heure? La même intention ne ressort-elle pas évidemment des passages qui suivent :

À peine le Congrès terminait-il ses séances que les réunions publiques, ouvertes récemment par la loi du 6 juin 1868, étaient le théâtre de mille excès de langage commis par des orateurs révolutionnaires et socialistes. Personne n’a oublié les violences étranges qui se produisirent à cette époque, et nous avons plus d’une fois ici eu à sévir contre les organes des doctrines subversives dont ces clubs retentissaient.

Ce mouvement était dû à l’Internationale qui avait trouvé ainsi une tribune et organisait, en violant la loi, sa propagande.

Si le tribunal « a eu plus d’une fois à sévir contre les organes des doctrines subversives dont ces clubs retentissaient, » pourquoi les noms de ceux qui se trouvent aujourd’hui au banc des prévenus ne se trouvent-ils pas parmi ceux des personnes condamnées alors pour « ces doctrines subversives ? » La réponse à cette question est bien simple. Parce que l’avocat impérial se serait trouvé fort empêché, s’il avait été obligé de citer des noms, c’est-à-dire des preuves à l’appui de ses accusations.

« Ce mouvement était dû à l’Internationale. » L’avocat impérial devrait savoir avant tout, qu’après la promulgation de la loi du 6 juin 1868, ce furent quelques économistes qui prirent l’initiative des réunions publiques. C’est M. Horn qui organisa la réunion du Vauxhall « sur le Travail des femmes. » Joseph Garnier, Courcelle-Seneuil, etc….., furent les promoteurs de la réunion de la Redoute, rue Jean-Jacques Rousseau, où l’on traitait du « capital et de l’intérêt » et d’où est sortie le fameux « ne touchez pas à la hache » que l’avocat impérial a cité à plusieurs reprises avec une prédilection marquée, parole qui, je l’affirme, n’a jamais eu d’autre signification en dehors de cette enceinte, que celle donnée par le citoyen Murat, que j’ai vu et entendu alors pour la première fois.

Mais en supposant mène que ces réunions publiques aient été provoquées par l’Internationale, que les membres de l’Internationale en aient le plus fréquemment occupé les tribunes, cela ne prouve pas encore que l’Association internationale soit une société secrète ; cela prouvera tout ce qu’on voudra, excepté ce que l’on veut établir.

L’avocat impérial ajoute plus loin : « A Genève, en Belgique, à la suite des grèves provoquées par l’Internationale, des conflits sanglants se produisent. » Pourquoi n’ajoute-t-on pas en même temps la Ricamarie. Aubin et Sivarow? Si l’on avait prémédité, eu en vue, de noircir l’Internationale, il n’était pas nécessaire de tant ménager la couleur.

On vous a montré, messieurs, comment ces grèves ne sont que des symptômes de la maladie du corps social, symptômes qui avec notre mode actuel de production apparaissent toujours plus nombreux, parce que, en raison de ce mode de production même, la soi-disant richesse nationale se concentre graduellement dans un nombre de mains moins grand, mouvement auquel correspond un accroissement continu du prolétariat. L’ignorance des lois du monde économique peut seule faire concevoir dans une certaine mesure comment il est possible qu’on attribue les grèves à l’Internationale. Les grèves ne datent pas d’hier ; il y en a eu déjà dans le siècle dernier. Pour se renseigner plus exactement à cet égard, l’avocat impérial n’aura besoin que de se rendre un soir à la bibliothèque des Arts et Métiers et d’y demander l’Histoire de la classe ouvrière de Levasseur, auteur qui ne sera certainement pas suspect de faire partie de l’Association Internationale.

Les salaires des ouvriers sont fixés par les patrons d’une manière si injuste, tellement arbitraire que les économistes de tous les temps et dans tous les pays sont eux-mêmes obligés de convenir que le salaire du travail se règle d’après le stricte [sic] nécessaire des besoins d’existence. On ne pourra pas, sans doute, reprocher ni aux Internationaux, ni à quelque socialiste que ce soit, une opinion émise par Turgot, dont le nom tout au moins, doit être connu ici. Je lis, en effet, dans ses « Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. » (§VI):

Le simple ouvrier qui n’a que ses bras et son industrie, n’a rien qu’autant qu’il parvient à vendre à d’autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher ; mais ce prix plus ou moins haut, ne dépend pas de lui seul, il résulte de l’accord qu’il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci le paye le moins cher qu’il peut: comme il a le choix entre un grand nombre d’ouvriers, il préfère celui qui travaille an meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser le prix à l’envi les uns des autres. En tout genre de travail il doit arriver, et il arrive, en effet, que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer la subsistance.

Un de nos économistes actuels, Blanqui, de l’Institut [il s’agit du frère d’Auguste Blanqui], s’exprime encore plus clairement. Il dit, en effet:

Le plus grand malheur de la classe ouvrière est la difficulté de faire des épargnes sur un salaire qui suffit à peine aux besoins de chaque jour : c’est ainsi que les vieillards, les femmes, les enfants tombent à la charge de l’adulte, qui se décourage souvent du présent, loin de songer à l’avenir. Cette fatale imprévoyance est poussée, en France, au point extrême.

Je pourrais encore vous citer Ricardo, A. Smith, Say, Garnier et un grand nombre d’autres économistes d’ailleurs au-dessus du soupçon de faire des « phrases creuses »; je pourrais vous montrer ainsi, que la résistance faite par les ouvriers aux patrons est une résistance toute naturelle et non engendrée artificiellement par l’Internationale. Mais je sais que je ne suis pas ici pour faire un cours d’économie politique.

Que les capitalistes, à l’occasion d’une grève suscitée par leurs prétentions avides, soient les premiers à accuser l’Internationale de tout le mal, je n’y vois rien d’étonnant. Ils agissent en ce point comme le loup de la fable qui se tenait au bord du ruisseau, et accusait de lui troubler son eau, l’agneau qui se désaltérait au-dessous de lui dans le courant. L’agneau eut beau se défendre, prétendant que l’eau ne pouvait pas remonter sa pente, toutes ses dénégations ne lui servirent de rien; le loup cherchait seulement une occasion favorable pour le dévorer.

M. LE PRESIDENT : L’agneau, c’est l’Internationale ?

FRANKEL. Et, le loup, c’est le capitaliste.

L’avocat impérial, à qui personne n’interdit certainement d’examiner les actes de l’Internationale, à l’aide d’un verre grossissant d’une couleur particulière, qui lui fait voir tous les objets sous des aspects horribles, l’avocat impérial va toutefois trop loin lorsqu’il fait chorus avec le hurlement du loup d’Ésope, et cela pour cette simple raison que l’Association internationale n’a pas pour but une augmentation du salaire des travailleurs, mais bien l’abolition complète du salariat, qui n’est qu’un esclavage déguisé. Si, cependant, l’on admet que les membres de l’Internationale ont fait naître des grèves, dans un pays où le droit de coalition ne saurait être un mensonge, ce fait ne constitue pas encore une ombre d’argument concluant à la société secrète.

Il ne me reste plus qu’un seul argument de l’accusation à réfuter, et je conviens qu’il a l’air un peu plus sérieux que les précédents, bien qu’il ne pèse pas davantage.

L’avocat impérial dit, en effet :

Mais ce n’est pas seulement dans le principe de sa constitution que l’Internationale puise son vice légal, et le conseil général existât-il à Paris et fût-il pourvu d’attributions moins omnipotentes, je dirai encore que l’Internationale est une société secrète, parce que le but qu’elle a poursuivi n’est pas celui qu’elle avait annoncé, parce qu’elle s’est enveloppée d’apparences mensongères, et qu’elle s’est volontairement et subrepticement écartée du programme qu’elle s’était tracé.

Jusqu’à présent, on n’a encore fourni aucune preuve, on n’a produit que des actes qui, comme ceux qui ont trait à la branche française, par exemple, n’ont aucun rapport avec l’Association internationale, ou bien comme les grèves qui, indépendamment de tout ce qui en a été dit d’autre part, ne présentent rien qui soit en contradiction avec les statuts de l’Internationale. Or voici que, s’appuyant sur cette base d’erreurs qui ne peuvent être imputées qu’à lui seul, l’avocat impérial déclare que l’Association Internationale « s’est enveloppée d’apparences mensongères, » et que, par conséquent, elle constitue une société secrète. Que l’avocat impérial retire toutes les inexactitudes dont il a surchargé l’Internationale, et les apparences mensongères auront disparu.

Mais voyons la suite de l’acte d’accusation :

Cette déviation, cette duplicité sont encore des caractères auxquels la loi reconnaît une société secrète; et ici, messieurs, il y a un précédent : C’est celui de la Solidarité républicaine, fondée on 1848. Cette association avait pour objet, aux termes de ses statuts, d’assurer, par tous les moyens légaux, le maintien du gouvernement républicain et le développement des réformes sociales.

Elle avait couvert le pays de ses comités, de ses correspondants, de ses affiliés ; elle agissait au grand jour. Le comité de Paris conservait copie des lettres par lui envoyées. Une poursuite ayant été dirigée contre les chefs de la Solidarité, il résulta de cette correspondance même la preuve que le but réel de l’association était de revenir à un 24 février plus complet, d’organiser, dès ce moment, le gouvernement révolutionnaire et de remplacer la Constitution de 1848 par celle de 1793, légèrement modifiée ; en un mot, qu’indépendamment du but avoué dans les statuts, elle en avait un autre qui était resté secret, qui n’était connu que des affiliés et que l’instruction seule avait fait découvrir.

Un arrêt de la cour de cassation du 13 décembre 1849, jugea que, dans ces conditions, la Solidarité républicaine était une société secrète.

La situation juridique de l’association de l’Internationale n’est-elle pas absolument identique?

Quel est, au début, l’objet qu’elle poursuit ?

Ses statuts le disent : C’est l’émancipation économique des travailleurs ; elle veut dissiper les vieilles erreurs et combiner tous les efforts encore isolés ; elle veut procurer un point central de communication et de coopération entre les ouvriers des différents pays, aspirant au même but, savoir : Le concours mutuel, le progrès, le complet affranchissement de la classe ouvrière.

On parle ici d’une association qui s’est fondée à une époque où le droit de s’associer était formellement reconnu, d’une association qui poursuivait un but essentiellement politique, et qui ne s’occupait de réformes sociales que par accident, en hors-d’œuvre, d’une association des correspondances saisies de laquelle il ressortait clairement qu’elle voulait rétablir la Constitution de 1793.

Et l’on veut établir un parallèle entre cette association et l’Internationale des travailleurs, qui précisément considère que tout mouvement politique doit être subordonné à son but, lequel est un but social!

Les correspondances qui ont été trouvées chez quelques-uns de ses membres, n’indiquent nullement que le but de l’Internationale ait été modifié. Il semble presque que, désespérant de pouvoir intenter des poursuites à ces quelques personnes, en établissant contre elles des charges extraites des opinions exprimées dans leurs lettres, on ait assemblé entre eux des fragments de ces mêmes lettres, pour en forger ensuite une société secrète.

L’avocat impérial, dans un réquisitoire qui a duré plusieurs heures, n’a pu indiquer un seul acte collectif de l’Internationale en contradiction avec son but : « Le complet affranchissement de la classe ouvrière; » et cependant, c’était un acte de ce genre, et seulement un acte de ce genre, qui eût pu lui permettre de prouver que l’Internationale poursuit un but autre que celui proclamé dans ses statuts.

L’avocat impérial n’a pas pu apporter cette preuve, qui seule eût donné une valeur réelle à son réquisitoire, parce qu’une pareille pièce de conviction n’a jamais existé, ne saurait exister, pas même dans son imagination.

Je crois donc, messieurs, que vous nous déchargerez de l’inculpation de faire partie d’une société secrète, que vous nous renverrez, mes coaccusés et moi, des fins de la poursuite, sans prêter l’oreille à ces paroles dictées par la haine : « N’oubliez pas surtout que ce qu’il faut frapper en eux, c’est l’Internationale. »

M. LE PRÉSIDENT. Dictées par la haine ?… Oh! vous ne le pensez pas. Retirez ce mot.

FRANKEL. Je le retire, mais… je pense ce que je dis.

L’Association internationale est un arbre qui a pris racine dans tous les pays, et ce serait une entreprise naïve que de prétendre tarir la sève qui coule sous son écorce en coupant l’une ou l’autre de ses branches.

À ceux qui ne savent pas interpréter les signes des temps, qui s’imaginent que le mouvement social va s’arrêter devant ce procès, à ceux-là, je crie la parole de Galilée : E pur si muove.

L’union des prolétaires de tous les pays est un fait accompli ; aucune force ne peut plus désormais les diviser.

(à suivre)

*

Le loup et l’agneau ont été dessinés en 1868 par Gustave Doré, mais pas pour illustrer cette brillantissime défense. N’empêche, ils y font très bien. Je les ai copiés sur Gallica, là.

Livre cité

Troisième procès de l’Association internationale des travailleurs à Paris, Le Chevalier (Juillet 1870).