Suite de l’article précédent.

Eugène Varlin, réfugié en Belgique au cours de l’été 1870, s’interroge sur ce qui se passe en France. Il écrit à une amie internationaliste, Marie Iatskévitch.

Anvers, le 19 août 1870

Citoyenne Marie,

Je vous demande pardon de ne pas encore vous avoir écrit depuis mon départ de France [fin avril ou début mai, lorsque l’Empire arrête les internationalistes] ; j’aurais peut-être bien quelques excuses à vous présenter mais ce serait oiseux et ne me justifierait pas complètement j’aime mieux m’en abstenir, vous ne m’en pardonnerez pas moins, au contraire.

Vous ne vous figurez pas comme je m’embête en exil. Je suis inquiet de tout ce qui se passe à Paris, malgré que les Parisiens se sont montrés peu dignes de mon estime dans tous les derniers événements relatifs à la guerre ; j’aurais voulu être là pour voir, pour suivre les manifestations populaires, et agir au besoin.

Certainement que si mes ressources personnelles me l’avaient permis, j’aurais déjà fait au moins 2 ou 3 voyages incognito. Mais le salaire que l’on gagne en Belgique est si restreint qu’il n’y a vraiment pas de quoi faire de fréquents voyages.

Bref, malgré tout, la semaine dernière j’ai cru un instant que j’allais partir mais le peuple de Paris comme les députés de la gauche ont étouffé la révolution sous un mouvement patriotique.

Ce qui contribue à augmenter encore mon ennui et ma perplexité c’est que depuis une douzaine de jours je ne reçois plus aucune lettre de Paris.

Que devient l’Internationale au milieu de ce double mouvement de chauvinisme qui entraîne deux grandes nations sur lesquelles nous croyions pouvoir compter à s’entre détruire d’une façon horrible ?

Je ne dois pas vous le cacher, malgré que nos paysans aient bien mérité par leurs votes stupides la terrible épreuve qu’ils subissent en ce moment, je souffre de voir nos provinces dévastées et la France s’épuiser dans un effort suprême, car je n’espère rien de bon de la victoire du militarisme prussien. Et cependant, tant que l’ombre du gouvernement impérial pèsera sur la France, le parti républicain socialiste doit protester par son abstention contre la politique désastreuse dans laquelle l’empire entraîne notre nation.

Pourquoi le peuple parisien n’a-t-il pas aux premiers revers, brisé l’empire et mis la France révolutionnaire en présence du roi de Prusse ? Au moins si la guerre avait continué on se serait battu pour quelque chose tandis qu’actuellement les milliers d’hommes moissonnés par la mort semblent verser leur sang pour Napoléon III et Wilhelm Ier. C’est triste !

Que signifie aussi cette échauffourée de la Villette ? Est-il possible que des républicains aillent tuer aussi bêtement et aussi lâchement des pompiers, les soldats les plus pacifiques que nous ayons tandis qu’il y a tant de sergents de ville ? J’aspire à voir l’empire et toutes ses conséquences emportés par un mouvement révolutionnaire, mais vraiment les auteurs de ce coup de main sont insensés ; ils ne se doutent pas qu’avant de faire appel au peuple il faut lui tâter le pouls afin de s’assurer qu’il a la fièvre et puis on ne commence pas par tuer des soldats.

Enfin, citoyenne, si vous pouviez me fournir quelques renseignements sur l’état moral de la population parisienne et sur l’esprit des membres de l’Internationale dans les circonstances actuelles je vous serai bien obligé, car comme je vous l’ai dit plus haut, je suis sans nouvelles particulières depuis 12 jours et je sais que les renseignements des journalistes sont sujets à caution.

Pourriez-vous aussi me donner des nouvelles de Giot, il m’avait pourtant bien promis à mon départ de m’écrire chaque fois qu’il y avait quelque chose d’important. Qu’est-il donc devenu ?

Comment nos amis supportent-ils la détention à Pélagie [voir cet article] ?

Songe-t-on au prochain congrès dans les sections parisiennes ? Il me semble bien impossible de le tenir en ce moment. Il y aurait lieu d’aviser, mais nous n’avons plus que 15 jours, s’il doit être reculé il faudrait le dire. Avez-vous à ce sujet quelque communication du Conseil général de Londres ?

À propos de l’Internationale et des nouvelles de journalistes, je dois vous dire que pendant près de 8 jours consécutifs à partir des premiers échecs français, le correspondant parisien du Précurseur d’Anvers répétait dans chacune de ses correspondances : que l’on s’attendait à un mouvement de l’Internationale à Paris…., que l’Inter. devait faire une manifestation… que l’Inter. devait proclamer la déchéance de l’empire &, &,… je vous assure que ces… on-dit répétés chaque jour ne laissaient pas que d’augmenter mon anxiété.

J’ai appris votre futur mariage avec Eugène Hins [un internationaliste belge] ; c’est un garçon bien intelligent et bien dévoué à notre cause ; je vous félicite de votre choix ; quoique en fait comme en principe je sois adversaire déclaré du mariage.

J’envoie en même temps que la présente une lettre à Bachruch relative à nos publications. Voilà encore une œuvre que la guerre doit pas mal entraver. Enfin quoi qu’il advienne maintenant, l’empire est mort moralement et j’espère que nous nous reverrons bientôt à Paris.

À vous fraternellement

E. Varlin

P.S. J’oubliais de vous dire que je suis sans travail depuis samedi, avant de porter mes pas plus loin j’attends encore un peu espérant toujours que la France ne me sera plus longtemps interdite.

Voici mon adresse :

Henri Barfeld, 75, Rempart du Lombard, à Anvers.

à suivre

*

L’image de couverture est la vision de l’hebdomadaire L’Illustration d’une de ces manifestations contre la guerre de juillet 1870 auxquelles Eugène Varlin regrette de n’avoir pu participer. Je l’ai photographiée dans le volume de ce journal conservé par la BnF.

Cette lettre a été publiée pour la première fois (je pense) dans La Vie ouvrière le 5 mai 1914. On en trouve des extraits ici ou là. Elle est (évidemment!) citée intégralement dans le livre

Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871, Écrits rassemblés et présentés par Michèle Audin, Libertalia (2019).