Puis-je mentionner que nous sommes, aujourd’hui ou demain, à la date de la fête de la musique? Voici en tout cas quelques musiciens révolutionnaires… 

L’article qui suit est paru dans Le Radical le 3 août 1895. Il avait pour titre « Le Centenaire du Conservatoire ». On va voir que Maxime Vuillaume n’oublie pas son passé de journaliste communard.

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MM. Antonin Proust et A. Barthélemy viennent de publier, dans la dernière livraison de la Revue Encyclopédique, un intéressant article sur le Conservatoire de musique et de déclamation qui va fêter ces jours prochains son centenaire. Le Conservatoire est une des grandes créations de la Convention. Ceux qui voudront s’éclairer à ce sujet pourront se reporter à l’œuvre curieuse et vengeresse que mon vieux maître, Eugène Despois, publia, il y a bientôt trente ans, sous le titre du « Vandalisme révolutionnaire« . Il était de mode en ce temps-là, lorsque le second empire se croyait encore immortel, de nier à la Révolution toute influence créatrice.

Despois écrivit son livre, résumé superbe du travail immense de la grande Assemblée.

Le Conservatoire succéda à l’École royale de chant, fondée en 1784 par le marquis de Breteuil, sur les conseils de Glück et transformée en 1789 en Académie royale de musique, puis en Institut national quatre années plus tard. Le 16 thermidor an III, cet Institut, que dirigeait Sarrette, reçut le titre de Conservatoire de. musique. Notre intention n’est pas de refaire ici l’histoire de l’école depuis sa fondation jusqu’à nos jours. Les encyclopédies sont à la disposition de ceux de nos lecteurs que les dates et les faits pourraient intéresser.

Nous noterons seulement quelques souvenirs qui nous semblent inédits, et que nous lisons, dans tous les cas, pour la première fois dans l’étude de M. Antonin Proust.

Comment le Conservatoire traversa-t-il la grande période révolutionnaire ? On sait que les élèves exécutèrent la fameuse cantate de la fête de l’Être suprême. Le directeur du Conservatoire, Sarrette, était alors à Sainte-Pélagie, où l’avait conduit, paraît-il, une dénonciation. Il fallait bien cependant que les jeunes chanteurs fussent dirigés par quelqu’un. Il n’y avait qu’un moyen : faire mettre Sarrette en liberté. Le 3 juin 1794 (15 prairial), Sarrette recevait dans la prison un ordre d’élargissement signé de Carnot, Barère et Robert Lindet. En même temps, on lui envoyait l’hymne qui devait être mis en musique par Gossec.

Robespierre, dont la prochaine fête était l’œuvre toute personnelle, œuvre de revanche contre le culte de la Raison propagé par les Hébertistes, fait venir Sarrette, et lui intime l’ordre de faire apprendre sans retard, dans les quarante-huit sections, le chant nouveau, le rendant responsable de sa bonne exécution. Et comme le directeur du Conservatoire, tout plein encore des amertumes et des terreurs de la prison, restait silencieux, l’air abattu, le visage troublé : « Eh bien, lui cria Robespierre, quand tu resteras là! Dépêche-toi d’aller tout préparer, et rappelle-toi une chose : c’est que tu es sorti de prison pour faire chanter l’hymne national à l’Être Suprême, et que tu y rentreras si on ne le chante pas comme je veux. Va-t’en. »

La réception de Robespierre n’était pas fort rassurante. Il n’y avait qu’à s’exécuter. Le prisonnier devait chanter, coûte que coûte, pour son geôlier! Le cas se présenta, il y a quelque vingt-quatre ans, après la chute de la Commune. Un chanteur célèbre, qui avait accepté d’être capitaine dans un bataillon fédéré, fut fait prisonnier et conduit à cet enfer qui était la prison des Chantiers de Versailles. Comme quelques officiers, ses gardiens, le priaient un jour de chanter pour une œuvre quelconque : « Je suis, leur répondit fièrement le grand artiste, vivant encore aujourd’hui, de la race de ces oiseaux qui ne chantent point en cage. » On reconnaîtra facilement le chanteur lorsque j’aurai dit que nul ne traduisit plus largement les immortelles créations de Gounod. [Il s’agit de Jules Michot, le ténor qui avait créé le rôle de Roméo dans Roméo et Juliette de Gounod.]

Revenons à Robespierre. Le zèle de Sarrette, stimulé par la vision de la prison, et de mieux peut-être encore, fit merveille. Il était, du reste, bien secondé.

Au carrefour Gaillon, c’était Cherubini qui, monté sur une borne, chantait l’hymne. Méhul, qui avait fait le Chant du Départ, courait de quartier en quartier, jouant l’hymne sur son violon. Grétry l’enseignait de son côté. Le 20 Prairial, l’hymne fut exécuté au Champ-de-Mars, et Sarrette ne revit plus Sainte-Pélagie.

L’ancien ministre des Beaux-Arts ne pouvait manquer de nous rappeler que le Conservatoire, dans l’espace de cent ans, n’eut que quatre directeurs : Sarrette, Cherubini, Auber et le directeur actuel, M. Ambroise Thomas. Le directoriat de l’établissement du Faubourg-Poissonnière implique, semble-t-il, un brevet de longue vie. Sarrette mourut en 1858, à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Cherubini mourut en 1842, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Lorsqu’Auber mourut, le 13 mai 1871, il avait quatre-vingt-neuf ans. M. Ambroise Thomas a aujourd’hui quatre-vingt-quatre ans, et tout fait espérer qu’il ne nous abandonnera pas de si tôt. L’auteur de l’Hymne à l’Être suprême, Gossec, mourut lui-même à quatre-vingt-seize ans !

J’ai lu avec attention l’étude de M. Antonin Proust, et je m’étonne qu’il ait passé absolument sous silence un cinquième directeur du Conservatoire. C’était, il est vrai, le directeur de la Commune de 1871, et je sais bien qu’il est de bon ton de rayer de l’histoire ces deux mois de lutte. Ces deux mois n’en existent pas moins. Le directeur du Conservatoire d’alors, Salvador Daniel [voir l’article sur ce site], figure dans le supplément à la Biographie des musiciens de Fétis. M. Weckerlin a écrit sur lui des pages curieuses dans ses Musiciana. P. Lacôme lui a consacré des lignes très élogieuses. Parlant d’un concert dans lequel on exécutait des œuvres de Salvador Daniel, il écrivait :

De ce concert, j’ai gardé une impression ineffaçable, celle de certaine mélodie arabe, l’Ange du Désert, chantée à l’admiration par Mme Barthe-Banderali, et accompagnée sur le violon par Salvador Daniel lui-même. Rien ne peut donner une idée, même éloignée, de la virtuosité merveilleuse et toute spéciale dont cet artiste a certainement emporté le secret.

L’infortuné et dédaigné directeur du Conservatoire de la Commune ne devait pas atteindre l’âge respectable de ses prédécesseurs. Arrêté le 24 mai, rue Jacob, il fut descendu dans la rue et jeté au mur : « Tirez-là ! » cria-t-il aux soldats en montrant la place du cœur.

M. Antonin Proust, qui a certainement le souci de la fidélité historique, eût bien pu, sans déroger, mentionner le court et tragique passage de Salvador Daniel au Conservatoire. Le directeur nommé par la Commune n’a fait, il est vrai, ni Hamlet, ni même le Domino noir. Les chassepots de la Semaine de Mai ne lui en ont pas laissé le temps.

MAXIME VUILLAUME

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Autre aspect de la vie musicale pendant la Commune, les nombreux concerts donnés au profit des familles des victimes de la guerre versaillaise. Le billet d’entrée reproduit en couverture de cet article est conservé au Musée Carnavalet, et précisément ici. Sur ces concerts, voir aussi cet article

Cet article a été préparé en avril 2020.