Nous avons vu (article du 14 décembre) deux pigeons apporter la (mauvaise) nouvelle de la perte d’Orléans. Je ne résiste pas au plaisir de vous « livrer » ce que dit Gustave Flourens de ce mode de communication en temps de guerre. La citation est en vert.

Pan sur les généraux:

Un pigeon arrivait. Il nous apportait un grand homme, entièrement inconnu la veille, mais qui n’en devenait pas moins le Dieu du jour. Tous les journaux entonnaient l’hosanna, la foule brûlait l’encens. Puis, le lendemain, on découvrait que le grand homme était un traître ou un imbécile, qu’il nous avait fait battre encore une fois à plate couture. L’enthousiasme pourtant ne se décourageait pas, il changeait seulement d’objet; dans chaque nouveau général vanté par Gambetta, il voyait le messie guerrier attendu par la France.

Kératry est un grand homme, il opère dans l’Ouest. — Pardon, Monsieur, vous êtes en retard de quatre heures. Un nouveau pigeon vient d’arriver, Kératry n’est qu’un vil conspirateur orléaniste. C’est Aurelle de Paladines qui est en train, à l’heure qu’il est, de nous sauver. Il vient de reprendre Orléans aux Prussiens. — Les Prussiens viennent de reprendre Orléans à Aurelle de Paladines. Il ne vaut plus rien. C’est Chanzy qui est l’homme de la situation aujourd’hui. Mac-Mahon le recommande, l’américain Washburne l’estime, les Anglais en font grand cas. — Eh! que nous importe l’opinion des Anglais sur Chanzy, s’il nous laisse mourir de faim dans Paris, et ne fait pas plus que ses collègues pour nous débloquer.

Comme des ombres chinoises défilent tous ces sauveurs, dont chacun a eu son quart d’heure de popularité, et dont pas un n’a fait œuvre d’homme. Voici venir Bourbaki, général de la garde impériale, confident de l’impératrice. Mais ce n’est pas encore Bourbaki, malgré tous ces titres, qui sauvera la Bépublique. Aimez-vous mieux Faidherbe, ex gouverneur bonapartiste au Sénégal? Ou bien l’amiral Moulac, ou bien le capitaine Cremer, promu général d’hier [un peu injuste pour Camille Cremer, jeune « héros » de la bataille de Nuits (Saint-Georges), voir notre article du 18 décembre]? Dans ce panthéon choisissez, selon votre goût, une idole.

Et maintenant, pan sur Gambetta, qui ne l’a pas volé:

En fait de généraux, rien n’est plus facile que de faire prendre à Gambetta une huître pour un phénix. Qu’un porte-épaulettes quelconque vienne lui parler avec un air profond et convaincu « de plans tournants », ou d’autres billevesées de même force, Gambetta, tout fier de cette confidence militaire, s’écrie: « J’ai trouvé mon homme! » Il s’imagine que l’art de la guerre est quelque algèbre indéchiffrable, qu’il faut être initié pour en avoir la clef. Il ne comprend pas que c’est le même bon sens, la même intelligence, qui décide des succès militaires et civils, que l’art spécial de la guerre est fort peu de chose, qu’un ouvrier ou un commerçant intelligent et courageux fera un général infiniment supérieur à tous les polytechniciens et à tous les saint-cyriens. Il se persuade que le verbiage pédantesque des officiers intrigants de sa petite cour est le commencement du savoir militaire. Et pour se montrer à la hauteur des fonctions de général en chef du peuple français, dont il s’est investi lui-même, il émaille ses dépêches d’un grotesque étalage de phrases techniques.

Heureusement, il y a un général. Un seul.

Un seul général a constamment fait son devoir, un seule général a constamment vaincu. Celui-là, ce n’est point par les réclames de Gambetta, par les pigeons menteurs, que nous connaissons ses succès. Ce sont les Prussiens eux-mêmes qui nous les ont appris. Victorieux des Prussiens, il les forçait à l’estimer, à l’admirer. Et pourtant, quand il vint servir la France, de combien d’avanies ne fut-il pas accablé! Pas un général français ne voulait servir à côté de lui. Cela était prudent de leur part; sous ses ordres, ils n’auraient pas pu fuir ou se rendre. Ni distributions de vivres, ni vêtements, ni armes, ni munitions pour ses troupes. Accueil glacial partout. A chaque pas, le mauvais vouloir de l’administration semait obstacles et entraves sous ses pas.

À force d’abnégation, de foi, d’ardeur pour la cause républicaine, il sut triompher de toutes ces difficultés. Il sut enflammer ses soldats, leur verser au cœur son souffle héroïque, les rendre invincibles. Commandés par ce héros véritable, les auxiliaires étrangers se battirent mieux pour la France que tous les Français. S’il avait eu une grande armée, il nous aurait sauvés; avec les 20,000 hommes qu’on voulut bien lui laisser, il fit des prodiges. Il coupa les convois des Prussiens, les sépara un moment de l’Allemagne, les vainquit toujours. Quoique déjà âgé, quoique fatigué par de longues campagnes dans les deux hémisphères pour la cause des peuples, il fut toujours à la tête de ses troupes.

Ô notre cher vieux général! ô Garibaldi! combien vous avez été bon et grand de venir à notre secours! Nous vous avions pourtant fait bien du mal. C’est la France de Bonaparte qui, en maintenant le pape à Rome, tuait à petit feu votre patrie, l’Italie; c’est la même France qui vous a fait blesser à Aspromonte par les sicaires de Victor-Emmanuel, qui a massacré dans le guet-apens de Mentana vos enfants, les garibaldiens. Tous ceux qui vous aiment en Italie vous disaient: « N’allez pas au secours de la France, vous n’y trouverez qu’une république de jésuites ». Et ils avaient raison.

Je coupe ici la parole à Gustave Flourens. Garibaldi fut en effet le seul général à gagner une bataille contre les Prussiens. Nous aurons l’occasion (voir nos articles de février et surtout celui du 16 février) de voir à quel point la république de jésuites le remercia.

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Au moins, Daumier lui a rendu hommage. L’estampe que j’ai utilisée comme couverture de cet article est au musée Carnavalet.

Livre cité

Flourens (Gustave)Paris livré, Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1871.

Cet article a été préparé en août 2020.