La guerre meurtrière menée par Versailles continue… Mais ce soir, il y a concert aux Tuileries.

Tuileries. Je m’appelle Auguste Villiers de l’Isle Adam mais vous pouvez m’appeler Villiers, c’est ce que font mes amis. Je suis poète. Oui, un vrai poète, et d’ailleurs aussi un vrai comte. Je viens d’assister à un concert dans le salon des Maréchaux, aux Tuileries. Quelle grandeur! Enfin des femmes en toilettes modestes et des hommes au regard franc sous ces voûtes où depuis tant de siècles se sont pavanées tant de courtisanes, ont triomphé tant de criminels et de voleurs. On entendait au loin la barricade de Courbevoie. Et, par intervalles, l’applaudissement rauque et lointain des mitrailleuses entrait par les fenêtres ouvertes. Merci à vous tous, citoyens, qui, fusil au poing, avez institué ce spectacle! Je vous quitte ici: il faut que j’aille écrire mon article pour Le Tribun du peuple. Je vous le dis en confidence, ne le répétez pas, j’écris sous pseudonyme. J’ai trouvé la première phrase: « Le soleil brille sur la Révolte ». Quel printemps! [ma]

Voici son article (dont j’ai déjà cité des extraits ici ou ).

Paris a survécu. Le soleil brille sur la Révolte. L’indomptable Liberté s’est relevée, chancelante, mais appuyée sur tous ses drapeaux rouges et défiant les sceptres meurtriers de Berlin et de Versailles. Au fond de l’horizon, l’Arc de triomphe se voûte sur la guerre civile. Les éclats de fer sillonnent les rues sans troubles les jeux des enfants nouveaux, les bombes, couleur de pourpre, ont remplacé les ballons rouges, et quand les billes font défaut, ce sont [de bea]ux éclats de rire en courant ramasser les balles mortes.

Mai resplendit sur les Tuileries, le Luxembourg et les Champs-Élysées. Les moissons de fleurs encombrent les Halles. Çà et là, dans la lumière, des milliers de baïonnettes passent avec les musiques de victoire qu’on avait oubliées. — Au lointain, le canon.
Le soir, les boulevards illuminés, les filles, les théâtres, les discussions enfin libres, les cafés bruyants et féériques, un air de délivrance.

Autour des kiosques, les journaux, anxieusement attendus, sont arrachés et lus séance tenante.
— Que se passe-t-il?
— Issy est pris!
— Qu’importe!
— Versailles attaque cette nui!
— Qu’importe!
— Il y a des traîtres dans les murailles!
— Qu’importe!
Qui interroge? Le passant. Qui répond cela?… La Liberté.

C’est ainsi depuis mars. Paris est la ville terrible. Le canon lui est égal.
Paris a son idée, et il est têtu, comme s’en est aperçu, maintes fois, le monde entier.
Quelques boutiques se sont fermées; quelques peureux se sont enfuis; quelques agents ont été arrêtés; quelques paniques de bourgeois indignés ont été signalées; quelques profonds diplomates ont réussi à se concilier adroitement le mépris universel. Voilà tout.
Parfois au milieu des rues passe, tout à coup, un moment de grand silence; — on entend vaguement siffler autour de soi l’inexterminable espionnage, pareil aux mille têtes de l’hydres; puis, le train de Paris continue, comme si de rien n’était.
Peu d’équipages, d’ailleurs. Les groupes se détournent pour voir passer, au galop, quelque officier de la Commune, se dirigeant vers les avant-postes, ou quelque Rose-Croix de la Franc-Maçonnerie de France, revêtu de ses insignes mystérieux, et qui marche, pensivement, vers les remparts. De très vieilles femmes, revêtues d’un deuil tout neuf, stationnent devant les cantines. On s’inquiète médiocrement des cinquante mille versaillais massés au bois de Boulogne, des vingt mille autres tapis dans le fort d’Issy, et des autres vingt mille qui garnissent Asnières.
Dans les carrefours, les enterrements noirs se croisent, avec des fanfares, de sombres coups de tambours et de longs étendards couleur de vengeance.
Ainsi, ni l’hiver, ni le siège, ni la trahison, ni la famine, ni la variole noire, ni le bombardement devenu état normal, ni le serrement de cœur de la défaite, ni la guerre civile, ni les exécutions féroces, ni les menaces de l’avenir, rien n’a prévalu contre la sérénité de la vieille Capitale.
Parisiens, l’histoire dira ceci de façon à ce que la postérité se souvienne héroïquement, comme vous.
Ainsi l’esclave, marqué au front du signe de l’exil, des pontons, de l’échafaud et des colonies lointaines, l’esclave-peuple a déclaré son droit à la vie et au soleil!
Le cœur des anciens Spartacus a battu soudainement dans les poitrines françaises, et les front se sont relevés, et les vieilles chaînes rouillées ont éclaté dans les poings frémissants, et les tronçons, en cinglant les airs, ont souffleté de toutes parts les faces terribles et niaises des repus, des incapables et des traîtres qui gouvernaient!
De là cette fuite; de là cette mêlée et cet attentat sublime! À présent va sonner l’heure de l’assaut.
Souvenez-vous, maintenant, enfants de la stoïque Liberté, souvenez-vous des dépouilles que vous avez accompagnées, en inclinant vos armes, jusqu’à vos cimetières comblés! Souvenez-vous de vos sœurs, aux joues livides, qui ne pleuraient pas au-dessus des cercueils découverts!… Allons, enfants de la patrie, ce n’est pas seulement le jour de gloire, mais le jour de délivrance qui est arrivé! Un coup de tambour! et que sur les derniers remparts de Paris, les cantinières de vos bataillons vous versent à boire, dans le gobelet d’étain, à l’affranchissement du monde!
Vous avez triomphé de toutes les défaites, en prenant les armes pour l’humanité.

— Certes, si vous succombez, ô soldats! vous savez, en tombant, que votre cause est à jamais sauvée, étant immortelle, et vous dormirez dans la mémoire généreuse des hommes qui viendront, soyez en sûrs, car votre sang germera! Nous vous avons vus, ces derniers soirs, dans les fêtes que vous avez données en face des canons ennemis, dans le plus splendide palais de la terre! et les aigles ventrus du plafond des salles vous regardaient, comme du fond d’un ciel de honte, avec leurs foudres risibles entre les pattes.
Et c’était plein de grandeur de voir, enfin, des femmes en toilettes modestes et des hommes aux yeux francs passer sous ces mêmes voûtes où l’adultère, l’hypocrisie, le meurtre, l’exaction et la torture s’étaient promenés depuis tant de siècles, le diadème au front et le respect de l’univers aux pieds. Vous avez institué ce spectacle, le fusil au poing, et c’était votre bon plaisir! Et, de loin, les veuves et les vieilles mères et les enfants pouvaient regarder, cette fois, les jardins et les fenêtres illuminées des Tuileries sans maudire la fête, puisque ce flamboiement devait leur donner du pain!
Au fond des Champs-Élysées, en face du balcon royal, là-bas, dans la nuit, sous le ciel violet et sombre, la barricade de Courbevoie tirait le feu d’artifice, payé, non pas, cette fois, au poids de l’or, mais au poids du sang! Par intervalles, l’applaudissement rauque et lointain des mitrailleuses venait, par la fenêtre ouverte, et porté sur la brise du printemps, se mêler aux battements de mains qui saluaient, enthousiastes, dans la salle des maréchaux de l’empire, les vers des Châtiments. Si Picard, au récit de cette soirée inoubliable, a souri de rage et de pitié, Danton, lui, a dû tressaillir dans sa tombe. Compensation qui suffit pour rassurer l’orgueil du peuple.
Ah! c’est que, depuis ceci bien avéré que: gloire, victoire, guerriers et lauriers dépendent de canons chargés par la culasse, s’obtiennent par l’embûche et se consacrent par la famine, au lieu de se dresser sur les combats à plaine ouverte, le peuple n’est plus si fier de ces belles rimes! Il a décrété, malgré Béranger et malgré les tas d’écailles d’huîtres protestant au coin des cabarets, mêlant les vieilles chansons, qu’une seule colonne  était glorieuse, la sienne! Et que l’autre n’était effectivement que le refrain d’une vieille chanson [Ah! qu’on est fier d’être français / Quand on regarde la colonne!]! C’est pourquoi « le monument fondu avec les canons ennemis va quitter son socle et ses couronnes jaunies.
Déjà l’homme de Sedan avait retouché cette colonne. Attouchement funeste. — Wagram, soit! — mais la prise de la Bastille d’abord! La Liberté avant tout! Sans 89, il n’y aurait pas eu plus de Wagram et d’Austerlitz que de Leipsick [Leipzig, 1813] et de Waterloo. Puisque le neveu s’est couvert des rayons de l’oncle, il est naturel que le soleil sanglant du 18 brumaire se couche à jamais, le long de la place Vendôme, sur un lit qui ressemble à l’ombre de Sedan!

Marius

« Marius » a écrit tout un autre de ses « Tableaux de Paris » sur les bas-reliefs de la colonne dans le numéro du Tribun du peuple daté du 20 mai. Nous la verrons tomber dans notre article du 16 mai.

Pour aujourd’hui, l’illustration que j’ai choisie est une gravure de l’Illustrated London News, portant le titre « Un concert au Palais des Tuileries pendant la Commune » et que j’ai copiée dans le livre de Dayot, sur Gallica.

Livre utilisé

Dayot (Armand), L’Invasion, Le siège, la Commune. 1870-1871. D’après des peintures, gravures, photographies, sculptures, médailles autographes, objets du temps, Flammarion (s.d.).

Cet article a été préparé en novembre 2020.