Préparé comme les articles précédents de Laure Godineau et Maxime Jourdan, sous la houlette de ce dernier, voici un troisième article de synthèse, celui-ci sur les femmes. J’ai déjà utilisé la belle image d’Éloi Valat mise en couverture pour un autre article — sur les femmes du 18 mars.

Quel que soit le sens que l’on donne au mot « Commune », l’événement est fabriqué par des hommes et des femmes très divers. L’actualité a tendu à omettre les femmes, ainsi l’histoire les a souvent oubliées. Pourtant, un historien « versaillais » proposait, dès 1879, d’écrire un Du rôle des femmes pendant la Commune. Et pourquoi pas?

Il faut, pour présenter leur diversité, remonter au moins aux dernières années de l’empire (1868-69). La parole des femmes, née longtemps auparavant, trouve là à s’exprimer dans des réunions, bien encadrées, mais publiques. Parmi les oratrices, les futures communardes Paule Minck et André Léo (pseudonyme d’écrivaine de Léodile Béra), parlent du mariage et du divorce, des doits juridiques et, beaucoup, de l’éducation.

On les retrouve, plus actives et plus nombreuses, pendant le siège de Paris, de septembre 1870 à janvier 1871: des femmes manifestent, réclament des armes, participent à des « comités de vigilance » républicains, travaillent dans les ambulances, s’engagent, comme leurs maris, fils, frères, pères, comme leurs voisins, dans « leurs » bataillons de la garde nationale, souvent des bataillons de quartier. Elles y sont cantinières ou ambulancières. De façon presque anonyme, comme la « citoyenne Yorinsky, cantinière » — dont nous n’avons même pas le prénom — du 63e bataillon, à Belleville. Davantage qu’aux réunions publiques de l’empire, des femmes des quartiers populaires participent à des réunions de clubs « rouges », ce dont témoignent les comptes rendus des journaux — de façon souvent plus méprisante pour les citoyennes que pour les citoyens. Ce sont elles aussi qui font la queue, de longues heures durant, dans le froid, pour quelques grammes de nourriture de mauvaise qualité.

Comme la plupart des Parisiens, les femmes vivent ensuite l’après-siège dans l’amertume de la capitulation, avec un peu plus de pain de meilleure qualité et la persistance du chômage.

Et voici le 18 mars. Ce qui ressemble le plus à une insurrection, ce jour-là, ce sont des femmes de Montmartre qui le déclenchent: parce qu’elles se sont levées tôt, elles voient les soldats monter sur la butte, elles lancent l’alerte, apportent à manger et à boire, les soldats mettent crosse en l’air… elles font ainsi échouer la tentative de Thiers de récupérer les canons de la garde nationale.

C’est ensuite l’élection de la Commune le 26 mars, à laquelle aucune femme ne participe: elles ne sont pas électrices — et elles ne le réclament pas, même si André Léo, dans La Femme et les mœurs, il y a déjà deux ans (1869), s’est approchée de cette revendication:

Dans tous les rangs, parmi toutes les classes, l’idée du droit politique reconnu à la femme choque presque unanimement tous les esprits. Pourquoi?

Le vote — et l’activité de l’assemblée communale — ne sont d’ailleurs qu’une partie de la vie politique à Paris en ce printemps, et pas la plus originale.

Mais elles sont nombreuses le 28 mars place de l’Hôtel-de-Ville, même si les dessinateurs qui envoient leurs images aux journaux omettent de les représenter, dans la joie de la proclamation de la Commune, et dans la fête qui suit, les retraites aux flambeaux, les bals de quartiers… Car elles sont dans le mouvement politique.

Ainsi, elles réagissent immédiatement à la guerre que Versailles déclare à Paris dès le 2 avril. Un groupe de femmes, la presse s’en fait l’écho, envisage de se rendre à Versailles — en référence à leurs grands-mères du 5 octobre 1789? pour arrêter le combat? ou alors pour se battre? Toujours est-il que ces femmes manifestent leur soutien à la Commune dans les rues de Paris au moment où commence la guerre.

D’autres, cantinières et ambulancières, participent, le 3 avril, à la catastrophique « sortie torrentielle » de la garde nationale contre Versailles. Beaucoup sont tuées ou emmenées comme prisonnières à Versailles. Comme les hommes… ou pire : Élisée Reclus, prisonnier lui aussi, s’est souvenu d’une cantinière, prolétaire, seule femme parmi beaucoup d’hommes, dont un officier disait à ses soldats

Nous allons l’enc… avec un fer rouge…

Certaines s’organisent dans l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, qui se forme le 11 avril, et dont la proclamation est un des beaux textes socialistes publiés pendant la Commune :

[…] la Commune représente le grand principe proclamant l’anéantissement de tout privilège, de toute inégalité, — par là même est engagée à tenir compte des justes réclamations de la population entière, sans distinction de sexe, — distinction créée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilèges des classes gouvernantes;
[…] le triomphe de la lutte actuelle, — ayant pour but la suppression des abus, et dans un avenir prochain, la rénovation sociale tout entière, assurant le règne du travail et de la justice, — a, par conséquent, le même intérêt pour les citoyennes que pour les citoyens […]

Sept ouvrières signent, Adélaïde Valentin, Noémie Colleville, Marcand (dont nous ne savons pas le prénom), Sophie Graix, Joséphine Pratt, Céline Delvainquier et Aimée Delvainquier, ainsi qu’Elisabeth Dmitrieff, militante russe de 20 ans, envoyée à Paris par le conseil général de l’Association internationale des travailleurs. Une autre des initiatrices est Nathalie Le Mel, relieuse de 45 ans, elle aussi membre de l’Internationale. Il s’agit bien de défendre Paris. L’Union se préoccupe de procurer des armes à ses membres, conformément à ses statuts. Elle collabore avec la délégation au travail, un des fiefs d’internationaux de la Commune, et se voit confier l’organisation, dans les mairies, du travail des femmes. Le délégué au travail Leo Frankel veut procurer du travail aux femmes, mais préfère les voir travailler… à la maison. Le 6 mai, il déclare à la Commune vouloir

organiser des ateliers […] où les femmes recevraient·du travail à faire dans leur ménage, car, tout en procurant du travail, nous tenons en même temps à faire des réformes dans le travail des femmes.
Je pense qu’il vaut encore mieux procurer du travail aux femmes pour qu’elles restent dans leur ménage au moyen des ateliers que je propose.

À suivre