Car il y a un (et même deux) procès de Blanqui, en février et mars 1872, devant les mêmes conseils de guerre qui ont jugé les communards. Mais revenons un peu en arrière.

Nous avons laissé Blanqui à Figeac le 17 mars dernier. Quelques jours plus tôt, il avait été condamné à mort par contumace pour la journée insurrectionnelle du 31 octobre.

Il reste en prison à Cahors jusqu’au 22 mai. Il a été élu à la Commune, on a tenté de l’échanger contre les otages de la Commune, le sait-il? C’est seulement deux mois après son arrestation, le 17 mai, qu’il a pu voir sa sœur.

Le 22 mai, « accompagné » de cinq gendarmes, le prisonnier monte dans un train. Périgueux, Coutras, Tours. Le wagon change de train au milieu de la nuit. Saumur, Angers, Nantes, Redon, Rennes. De plus en plus de manifestants hostiles, « Vive le Roi! ». Saint-Brieuc,

vieux Chouan désarmé, ancien vassal devenu électeur et resté en servage dans la domesticité du laboureur à gages. Tu vis dans ta dépendance tranquille, ayant gardé ta foi secrète à ton seigneur, prenant le mot d’ordre au prône de ton curé. Tu ne sais pas mon nom, tu ne le sauras jamais. C’est tout de même pour toi que je suis parti vers le pays de l’illusion,

dit Geffroy que dit Blanqui (je mets les citations en vert), et il dit qu’il énumère ses blessures et ses prisons,

je m’en vais vers la prison inconnue ou la mort secrète. Toi, tu t’es contenté, pendant toute ta vie, de la terre, de l’atmosphère de la mer, tu es librement sur la route dans l’air du soir, et c’est évidemment moi qui suis la dupe. Mais tes fils retrouveront ma mémoire…

encore des noms de gare, le viaduc et Morlaix, c’est fini. Voiture, barque, rocher dans la rade de Morlaix, château du Taureau. Cellule. Verrous.

Il est trois heures du matin, nous sommes le 24 mai 1871. Plus à l’est, Paris n’en finit pas d’agoniser.

Blanqui n’en sait rien. Il est complètement coupé du monde. Comme l’a écrit quelques mois plus tard, à la veille de son procès, sa sœur, Mme Antoine, aux journaux (sa lettre est publiée par La République française le 14 février 1872 et par Le Radical daté du 17 février):

Ses relations avec sa famille ont dû se borner à de courtes lignes sur l’état de sa santé, la demande de quelques vivres, et surtout son vif désir d’avoir des livres.
Nul d’entre nous n’a jamais été autorisé à lui écrire un seul mot sur le monde vivant ou sur les événements ; il est demeuré, pour ainsi dire, scellé dans son cachot jusqu’à son transfert à Versailles.

Il est considéré, lui dit un de ses geôliers, comme un « prisonnier de guerre ». Un « masque de fer ». Je cite toujours Geffroy citant Blanqui:

Quelle est cette dérision? Prisonnier de guerre, moi! Je n’ai pas été pris en guerre. Je suis un condamné politique contumace. Et puis, où a-t-on vu qu’un prisonnier de guerre soit séquestré de jour et de nuit dans une casemate lambrissée de salpêtre, privé de communications au dehors, ne prenant l’air qu’entre de soldats, le sabre sur la poitrine. Depuis quand dit-on à un prisonnier de guerre: À la première apparence d’un secours extérieur, vous serez fusillé, et on ne livrera que votre cadavre. Bastille de l’ancien régime, le fort du Taureau inaugure la restauration des bastilles. Du moins, l’ancien régime nourrissait ses prisonniers.

Et d’ailleurs, à quel titre sera-t-il jugé par un conseil de guerre?

Mais nous n’en sommes pas encore tout à fait là.

Que faire dans cet isolement si ce n’est réfléchir à l’infini et aux étoiles? Dans ce qui sera peut-être sa dernière prison, astronome et poète, celui que l’on appelle « le Prisonnier du château » écrit L’Éternité par les astres.
Beaucoup d’encre a coulé sur ce texte, dont le début du manuscrit (venu de la Bibliothèque nationale de France) sert de couverture à cet article,

dans ce texte se déploie le ciel où les hommes du XIXe siècle ont vu les étoiles,

écrit Walter Benjamin. Je renvoie au texte lui-même et au livre de Geffroy. Voici Blanqui lui-même, dans l’infini des astres et du temps, dans son texte:

Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables.

Mais, contrairement à ce que pensait Walter Benjamin, le fort du Taureau n’est pas la dernière prison de l’Enfermé.

Le 12 novembre, le « prisonnier du château » en est extrait après cinq mois et dix-huit jours de détention. Nuit, barque, pluie torrentielle, voiture, Morlaix. La gare, le viaduc, le train jusqu’à Versailles. Il est trois heures du matin et le prisonnier est mené, à pied, jusqu’à la prison rue Saint-Pierre. Celle où se trouvent encore Rossel et Ferré (et peut-être aussi Pierre Bourgeois?), nous sommes deux semaines avant leur exécution. Celle aussi où se trouve Gustave Maroteau, condamné lui aussi.

On a décidé de justifier l’incarcération de Blanqui et de le juger, disons, pour le 31 octobre. Remarquez que certains des conseils de guerre qui vont le « juger », ceux qui ont jugé (et condamné) déjà tant de protagonistes de la Commune (voir nos articles précédents) ont été institués, précisément, pour juger les faits de la Commune. Et qu’ils vont juger Blanqui pour un fait antérieur à la Commune. Comme disait un ministre du second empire il y a à peine deux ans, « nous sommes le droit, nous sommes la loi »…

L’instruction du procès de Blanqui commence, et trois mois se passent avant le procès lui-même.

La suite dans l’article suivant!

Livres cités et/ou utilisés

Geffroy (Gustave)Blanqui L’Enfermé, L’Amourier (2015).

Dommanget (Maurice), Blanqui, la guerre de 1870-71 et la Commune, Domat (1947).

Blanqui (Auguste), L’Éternité par les astres; hypothèse astronomique, Baillière (1872).

Benjamin (Walter), Paris capitale du XIXe siècle Le livre des passages, Cerf (2009).