Nous avons fait connaissance de Marguerite Lachaise, le 24 mai 1871, grâce aux notes d’Albert Theisz:

Au 11e la femme Lachaise me raconte l’arrestation de Beaufort. Elle l’a bousculé et lui a dit Ah! gredin, tu voulais faire massacrer le bataillon. Elle a cependant essayé de le sauver.

La « femme Lachaise » a trois noms: née Marguerite Guinder (que certains écrivent Gainder, voire Gaindaire), elle a épousé un nommé Prévost mais, comme elle vit avec un nommé Lachaise (Auguste? Toussaint?) (un bronzier? un marchand de vins?), qu’ils sont tous deux incorporés dans le 66e, leur bataillon de quartier (ils habitent 65 rue Sedaine) — c’est le bataillon qu’Augustin Avrial a commandé pendant le siège –, on la connaît sous le nom de Marguerite Lachaise. C’est sous ce nom qu’elle apparaît dans une lettre que ses camarades adressent « aux membres de la Commune » et que publient différents journaux, dont La Sociale, datée du 10 avril:

Citoyens,
Les citoyens soussignés, appartenant au 66e bataillon de la garde nationale de Paris, déclarent que Marguerite Gainder, épouse Lachaise, cantinière audit bataillon, demeurant rue Sedaine, 65, a, dans le combat du 3 courant [la « sortie torrentielle »], en avant du bois de Meudon, tenu une conduite au-dessus de tout éloge et de la plus grande virilité en restant toute la journée sur le champ de bataille, malgré la moisson que faisait autour d’elle la mitraille, occupée à soigner et panser les nombreux blessés en l’absence de tout service chirurgical.
En foi de quoi, citoyens membres de la Commune, nous venons appeler votre attention sur ces actes, afin qu’il soit rendu justice au courage et au désintéressement de cette citoyenne, républicaine des plus accomplies.
Salut et fraternité.

C’est signé de 73 noms que je ne recopie pas, mais parmi lesquels se trouve celui de Gustave Genton, pore-drapeau du bataillon. Le nom de Marguerite Lachaise reparaît dans la presse après la fin de la Semaine sanglante — le ton a changé. La Patrie du 3 juillet rend compte de l’arrestation de

la nommée Gainder, femme Prévost, dite Lachaise. C’est cette énergumène qui a dénoncé le comte de Beaufort, l’a livré à la Commune, et a assisté à son exécution en y applaudissant. C’est encore elle qui a brûlé la cervelle à Mgr Surat [ce vicaire a été tué le 26 mai rue Haxo] sur la place de la Roquette.

Ce qui prouve que ce journal n’était pas relu… et qu’il ne faut pas croire tout ce que disent les journaux. Néanmoins cette « information » porte en germe les deux procès au cours desquels Marguerite Lachaise a été jugée. Après l’ « Affaire Beaufort », que Theisz a évoquée, et qui a eu lieu près de la mairie du onzième au début de l’après-midi du 24 mai, il y a eu, quelques heures plus tard et quelques dizaines de mètres plus haut, l’exécution des otages (dont l’archevêque de Paris qui, je le rappelle à La Patrie, se nommait Darboy) dans la prison de la Roquette (et non pas sur la place de la Roquette).

C’est pourquoi il y a eu deux procès. Chronologiquement dans l’ordre inverse. Le premier s’est déroulé du 8 au 22 janvier 1872, devant le sixième conseil de guerre à Versailles. Il y avait vingt-trois accusés, dont deux femmes. Zélie Grandel, la femme d’Isidore François (l’accusé n° 1 et directeur de la prison de la Roquette pendant la Commune), âgée de 27 ans, dont je reparlerai plus bas (en rouge), et, selon Le Droit du 8 janvier 1872,

17. Fille Marguerite Gaindaire, dite La Chaise, femme Prévost, cantinière au 66e bataillon, trente-neuf ans.

Elle est défendue par Me Laviolette (que nous avons déjà rencontré plusieurs fois au cours de cette saison de procès). Le rapport lu par le greffier nous dit, à propos de Marguerite Lachaise:

Entre quatre et cinq heures, Genton [Gustave Genton était aussi un juge d’instruction de la Commune] ayant recruté assez d’hommes du 66e pour former le peloton d’exécution et les ayant dirigés sur la Roquette, en les suivant à distance, a rencontré près de cette prison la femme Privat [sic], dite Lachaise. Il la connaissait beaucoup, ainsi que le nommé Lachaise, son amant. Il leur dit ce qu’il venait de faire et ce qu’il allait entreprendre. Cette femme entra avec lui à la prison; elle était cantinière au 66e et ne voulut pas que le peloton fût composé exclusivement d’hommes rie ce bataillon. Ils avaient déjà fusillé le matin un officier fédéré: c’était trop de responsabilité pour eux seuls, disait-elle. À l’aide de cette raison discutée avec Vizig, qui avait déjà pris le commandement des exécuteurs, elle réussit à en faire sortir un grand nombre, et elle sortit elle-même.

Ce qui est assez conforme avec ce que nous a dit Édith Thomas:

Marguerite Lachaise entra dans la Roquette, malgré l’opposition d’un capitaine du 207e bataillon.
— Vous savez bien que les femmes n’entrent pas ici.

— Je ne suis pas une femme, mais un homme, puisque je suis cantinière.
Et elle s’oppose à ce que « son » bataillon participe à l’exécution des otages:
— Ils ont déjà fusillé ce matin un officier fédéré, explique-t-elle. C’est trop. Je ne veux pas que « mon » bataillon passe pour un assassin.
Et elle sort de la Roquette, en emmenant les gardes du 66e.

Au cours de son interrogatoire, Marguerite Lachaise a dit que c’était Genton qui avait conduit les hommes du 66e dans la prison de la Roquette. Ce qui le perdit. D’après Maxime Vuillaume, un autre accusé lui demanda pourquoi elle avait dit ça.  — Mais, puisque c’est la vérité, a-t-elle répété.

Le verdict a été donné le 22 janvier. Gustave Genton a été condamné à mort et exécuté le 30 avril à Satory. Zélie Grandel et Marguerite Lachaise ont été acquittées.

*

Zélie Grandel et Isidore François avaient déjà deux enfants, un garçon et une fille. La jeune femme était enceinte et elle a accouché avant même le verdict, « avenue de Paris » (qui est l’adresse de la prison pour femmes) à Versailles, le 21 janvier, d’un autre petit garçon. Le 22, Isidore François a été condamné aux travaux forcés à perpétuité. Mais… le 21 mars, il a été condamné à mort dans le procès des otages de la rue Haxo. Le 4 juin, il était donc toujours à la maison de justice de Versailles. Un adjoint au maire s’y est « transporté » (ce qui, dans ce cas, ne veut pas dire déporté) et y a marié Zélie et Isidore, qui en ont « profité » pour reconnaître et légitimer leurs trois enfants. Isidore François a été exécuté à Satory le 24 juillet 1872. 
… Le 16 janvier 1899, leur troisième fils avait 27 ans. Zélie François était cuisinière et habitait 59 avenue Philippe-Auguste. Ce jour-là, elle s’est rendue au Vésinet pour assister au mariage de ce fils. 

À suivre (pour l’histoire de Marguerite Lachaise)

*

Pour la couverture, j’ai recadré une photographie de Zélie Grandel par E. Appert, sous le titre « fille Grandel », que j’ai trouvée sur Gallica.

Livres utilisés

Thomas (Édith)Les Pétroleuses, Gallimard (1963), — réédition L’Amourier (2019).

Vuillaume (Maxime), Mes Cahiers rouges, édition intégrale inédite présentée, établie et annotée par Maxime Jourdan, La Découverte (2011).