Remerciements à M. David Simonneau
Daniel Vierge, dont le nom complet était Daniel Urrabieta Ortiz y Vierge, était un jeune dessinateur espagnol de 19 ans quand il a commencé à travailler pour les journaux parisiens pendant le siège prussien de 1870. Près de deux cents de ses dessins sont conservés par le musée Carnavalet, la plupart concernant le moment 1870-1871. Certains (assez peu, finalement) sont numérisés et se trouvent sur le très riche site des musées de Paris. Comme je le signalais à la fin de l’article précédent, Laure Godineau et moi avons eu la chance, à la demande de Laure, d’être accueillies au musée par M. David Simonneau, qui a eu la gentillesse de nous consacrer plusieurs heures et de nous montrer tous ces trésors.
Beaucoup de ces dessins sont inédits. Certains sont des esquisses. Sur quelques-uns, l’artiste a indiqué, au crayon ou à la plume, ce dont il s’agissait, en général en espagnol. Une autre main (inconnue) a ajouté (quand?) des titres (simples traductions ou « inventions »), pas sur le dessin lui-même mais sur la feuille sur laquelle il a été collé (par qui?). Par exemple, il y a le (un?) dessin préparatoire à la gravure qui faisait la couverture de l’article précédent, sur lequel Daniel Vierge a écrit
Las mujeres y los guardias nacionales en lucha en S. Sulpicio
ce qui a été « traduit » par
Les communards à St-Sulpice; les gardes nationaux chassant les fidèles (12 mai).
Si vous n’êtes pas hispanisant, je vous indique que vous venez d’assister à un nouvel effacement des femmes (mujeres). Quand je vous le dis… Mais, je suis d’accord, ce n’est pas le sujet. C’est d’ailleurs d’un autre dessin, et même de trois, que je veux vous parler. Ils sont dans les réserves du musée Carnavalet. En voici des photographies (de qualité médiocre).
Sur la chaire, l’oratrice munie d’un revolver tire sur un Christ placé au-dessus d’elle. Le grand crucifix choit
sur elle, elle en lâche son revolver, ce qui n’empêche pas le crucifix de poursuivre sa course 
et de tomber sur les participantes du club. De quoi s’agit-il? Daniel Vierge n’a rien écrit sur ces dessins. Par contre, l’autre scripteur a indiqué, au bas du premier et du troisième:
club des femmes à Saint-Germain-l’Auxerrois (mai 1871).
Je rappelle que vous pouvez cliquer sur les images pour les grossir et les regarder plus attentivement. Après quoi, vous m’accorderez qu’une chose est certaine: cette scène ne se déroule pas à Saint-Germain-l’Auxerrois. En effet, nous avons une image de cette église et de sa chaire (dans la gravure de Lix de l’article précédent). Il y a bien un crucifix (évidemment), mais il n’est pas au-dessus de la chaire. Celle-ci est d’ailleurs couverte, protégée, par une sorte de couvercle (surmonté d’une petite croix) qui n’apparaît pas sur ces trois images. Et ce n’était pas une imagination de Lix, l’église ressemble toujours à ce qu’il a dessiné il y a cent cinquante-deux ou trois ans (peut-être une petite vierge au lieu de la croix sur le « couvercle »).
Mais alors? Une communarde qui tire au revolver sur un Christ, ce n’est pas inimaginable mais celles et ceux qui ont lu le livre de Fontoulieu sur les églises pendant la Commune le savent, il en aurait parlé: il a vraiment fait le tour des églises parisiennes et de toutes les infamies, réelles ou (souvent) inventées que « la Commune » leur a fait subir. Je n’ai pas vu trace de celle-ci.
Alors? Un dessin d’imagination? La vengeance divine?
Est-il impossible d’imaginer que, malgré l’évidente sympathie que lui ont inspirée les communards qu’il a immortalisés (le turco, la femme en armes, les pétroleuses), malgré sa compassion pour les prisonniers emmenés à Versailles), ce jeune homme, élevé dans la très catholique Espagne, bien loin de l’anticléricalisme des ouvriers parisiens, ait été choqué par leur irrespect des images saintes des églises?
Et d’ailleurs, ces dessins datent-ils du temps de la Commune ou sont-ils postérieurs?
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Les photographies ont été prises par Laure Godineau et moi-même dans la réserve du musée Carnavalet. Merci de citer la source si vous les copiez. Le livre cité est toujours
Fontoulieu (Paul), Les Églises de Paris sous la Commune, Dentu (1873).