Puisque nous revoici aux dates de la Semaine sanglante, au cours de laquelle, du 21 au 28 mai 1871, de nombreux Parisiens ont défendu tant bien que mal la ville contre l’armée versaillaise, un hommage, cette fois, aux élus qui se sont battus. J’ai lu, il y a peu, cette phrase, à propos d’un membre de la Commune:

Il est un des rares membres de la Commune qu’on trouve sur les barricades pendant la Semaine sanglante.

J’avoue que le mot « rares » m’a interloquée. Sans réfléchir ni consulter aucune source, j’en voyais déjà une bonne douzaine, de membres de la Commune, sur ces fameuses barricades.

La question « qui s’est battu? » n’est pas neuve.

Je lisais, au même moment (dans La Justice du 7 janvier 1881), le compte rendu d’une réunion électorale, en janvier 1881 — les premières élections, pour le conseil municipal de Paris, après l’amnistie des communards.

Jean Allemane, qui était typographe et n’était pas un ancien membre de la Commune, fait

remarquer que lui, Allemane, ouvrier, est resté seul à défendre une barricade.

Candidat lui aussi, Francis Jourde, qui était comptable et était un ancien membre de la Commune, a répondu:

Je ne viens pas ici me poser en héros, mais j’affirme que j’ai fait mon devoir. Je m’étonne d’entendre émettre ces insinuations à deux pas de ce boulevard Voltaire [la réunion a lieu rue Oberkampf] où se sont passés tant de faits qui sont dans toutes les mémoires. Qui marchait à la tête des deux cents hommes qui se dirigeaient vers le Château d’Eau? Les bourgeois Delescluze et Jourde. Qui rencontrèrent-ils en route? Le bourgeois Vermorel, frappé à mort et frappé aussi bien par les calomnies de ses amis que par les balles versaillaises. Et qui soutenait le bourgeois socialiste Vermorel? Deux ouvriers, Avrial et Theisz. Ce jour-là, citoyens, il n’y avait ni bourgeois ni ouvriers, il n’y avait que les défenseurs de l’idée socialiste unissant leurs efforts et mêlant leur sang.

Tous les bourgeois et ouvriers qu’il nomme étaient des membres de la Commune…

Nul n’a de titre à distribuer des médailles, et ce n’est donc pas ce que je vais faire dans cet article.

Plutôt continuer à lutter contre un certain « révisionnisme » (ajoutez les guillemets que vous voulez) — il n’y a pas eu de barricade de femmes, il n’y a eu que six mille morts, on n’a pas vu de filet de sang sur la Seine, et maintenant les membres de la Commune ne se sont pas battus.

Je vais simplement dresser une petite liste d’élus à l’assemblée communale que l’on a vus sur les barricades. En puisant à deux sources, celles que j’ai utilisées pour parler du 25 mai sur le boulevard Voltaire, c’est-à-dire, essentiellement, le cahier d’Albert Theisz, aujourd’hui aux archives de la Nouvelle-Calédonie, et le livre de Lissagaray.

Avant de faire cette liste, je remarque que, parmi les membres de la Commune,

  • il y a ceux qui ont été tués avant la Semaine sanglante, Émile Duval (élu du treizième) et Gustave Flourens (élu du vingtième), qui n’ont donc pas été sur les barricades…
  • il y a ceux qui ont été fusillés pendant la lutte, Jacques Durand (élu du deuxième) et Raoul Rigault (élu du huitième), dont je ne sais pas s’ils ont été sur les barricades.

Et voici une liste — merci de m’aider à la compléter si j’ai oublié des noms. Pour faire simple, elle est par ordre alphabétique.

  • Jules Allix (élu du huitième) était rue Haxo le 27 mai (Lissagaray),
  • Georges Arnold (élu du dix-huitième) aussi (Lissagaray),
  • Augustin Avrial (élu du onzième) était sur le boulevard Voltaire le 25 mai (Lissagaray).
  • Antoine Brunel (élu du septième), s’est battu dans le dixième, puis a été blessé au Château d’Eau (Lissagaray).
  • Frédéric Cournet (élu du dix-neuvième), se battait au Château d’Eau le 25 mai (Pain et Tabaraud).
  • Charles Delescluze (élu du onzième), s’est fait tuer sur la barricade du Château d’Eau le 25 mai (Lissagaray).
  • Émile Eudes (élu du onzième), était sur le boulevard Voltaire le 25 mai (Theisz).
  • Théophile Ferré (élu du dix-huitième) s’est battu jusqu’à la fin rue de la Fontaine-au-Roi (Lissagaray).
  • Leo Frankel (élu du treizième) s’est battu et a été blessé rue du Faubourg-Saint-Antoine (Theisz).
  • Ferdinand Gambon (élu du dixième) s’est battu jusqu’à la fin rue de la Fontaine-au-Roi (Lissagaray).
  • Jules Johannard (élu du deuxième) était à la barricade du pont d’Austerlitz le 25 mai au matin (Theisz).
  • Francis Jourde (élu du cinquième) était sur le boulevard Voltaire le 25 mai (Theisz) et jusqu’au bout à Belleville (Lissagaray).
  • Édouard Oudet (élu du dix-neuvième), blessé le 27 mai dans le vingtième (Lissagaray).
  • Eugène Protot (élu du deuxième), blessé rue de la Fontaine-au-Roi (Vuillaume).
  • Auguste Serraillier (élu du deuxième), était rue Haxo le 26 mai (Lissagaray).
  • Albert Theisz (élu du douzième), était sur le boulevard Voltaire le 25 mai (Lissagaray).
  • Alexis Trinquet (élu du vingtième), « un des premiers au feu », et un des derniers à Belleville (Lissagaray).
  • Jules Vallès (élu du quinzième), dans le quinzième, au Panthéon, à Belleville (Lissagaray).
  • Eugène Varlin (élu du sixième), de la Croix-Rouge à la rue de la Fontaine-au-Roi en passant par la Bastille (Theisz, Lissagaray).
  • Auguste Vermorel (élu du dix-huitième), dans le dix-huitième, sur le boulevard Voltaire où il est mortellement blessé (Theisz, Lissagaray).

Une bonne vingtaine de membres de la Commune… et j’en ai sans doute oublié. Ah, oui, j’en ai oublié — celui dont il était question dans la citation ci-dessus n’est pas dans cette liste.

*

Le 9 avril dernier, il ne faisait pas très beau à Paris, la fleuriste près du cimetière du Père-Lachaise n’avait pas d’œillets, elle vendait les roses rouges par bouquets de cinq, il n’y avait personne près du mur des Fédérés, j’ai glissé les roses et fait cette photographie.

Livres et articles utilisés

Lissagaray (Prosper-Olivier)Histoire de la Commune de 1871, (édition de 1896), La Découverte (1990).

Vuillaume (Maxime)Mes Cahiers rouges Souvenirs de la Commune (avec un index de Maxime Jourdan), La Découverte (2011).

Pain (Olivier) et Tabaraud (Charles)Les évadés de la Commune, série d’articles dans L’Intransigeant (1880).