En janvier 2017 s’est tenu au musée d’Orsay un colloque célébrant les vingt ans de la publication, par Petra ten-Doesschate Chu, de la Correspondance de Gustave Courbet.

Petra Chu y participait, et elle y a présenté vingt-quatre lettres, jusque là inédites, de Gustave Courbet. Autour d’elle étaient réunis, par ordre alphabétique, un chasseur, un coloproctologue, deux conservatrices du patrimoine, une écrivaine, un ethnologue, six historiennes et historiens de l’art, un psychanalyste… Bref, une multiplicité d’approches qui, après le colloque, fait du livre, qui vient de paraître, une lecture passionnante.

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Ce n’est pas inattendu, mais il faut bien dire que la Commune de Paris n’est pas le sujet qui a le plus passionné les auteurs des articles. Pourtant, les suites de la Commune et la fidélité de Courbet à ses idées et à ses amis communards font le fond de l’ « épilogue », qui est la contribution au livre de l’ « écrivaine » invitée.

Elle a produit, elle aussi, des lettres (inédites, forcément) de Gustave Courbet, datant des années 1870 et adressées à Gustave Puissant, un homme de lettres et journaliste dont les lecteurs de ce site savent qu’il écrivait dans La Marseillaise et que, plus tard, il émargea à la préfecture de police, qu’il informait par des lettres signées n°6. Ces nouvelles lettres sont un chaînon manquant de cette histoire, celles dont Puissant a utilisé le contenu pour informer la police. Ma préférée, parmi ces lettres (dont je recommande la lecture), est celle dans laquelle Gustave Courbet, en Suisse, rêve de faire le portrait d’Élisée Reclus.

Je me permets de la reproduire ici, à titre de publicité pour l’ensemble du livre, en gras et en rouge. Je remplace simplement les notes de bas de page par des textes (légèrement modifiés) entre crochets, [comme ça].

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[La Tour de Peilz] 28 septembre 1874

Mon cher Puissant

Vous me demandez souvent de mes nouvelles. Votre sollicitude me touche beaucoup qui est celle d’un véritable ami [Ce n’est pas l’amitié qui motivait Puissant mais le besoin qu’il avait de renseignements à vendre]. Malgré que je travaille beaucoup et que les journées passent trop vite, je vais vous répondre cette fois.

Vous vous souvenez de la visite que nous avons faite à Rochefort avec Vallès et Bouviz [?] quand le badinguet l’avait encachotté à Pélagie [Henri Rochefort a été emprisonné comme directeur de La Marseillaise, de février à septembre 1870. Voir les articles de La Marseillaise sur ce site]Nous avions pris langue pour un portrait. Le portrait est fait!

Le monde vient se faire peindre à la Tour de Peilz ! Rochefort est venu à moi avec sa fille [Après un passage par les geôles versaillaises et la Nouvelle-Calédonie et après son évasion, Rochefort avait rejoint la proscription communaliste en Suisse]Mais vous devez être informé, puisqu’ils sont venus avec un de vos collègues du Rappel [Courbet ne croit pas si bien dire, et Puissant dut être assez déçu en recevant cette lettre : il avait télégraphié (de Paris) la nouvelle de cette visite à la Préfecture de police le jour même où elle avait lieu, c’est-à-dire le 25 septembre 1874]M. Lockroy, très galant homme et sa dame, dont le beau-père ne m’a jamais fait l’honneur de poser devant moi [La compagne et future épouse d’Édouard Lockroy, Alice Leheanne, était la veuve de Charles Hugo. Il avait été question, vers 1864, que Courbet fasse un portrait de son beau-père Victor Hugo, mais l’affaire n’avait pas eu de suite]Peut-être y viendra-t-il lui aussi.

Vous me demandez sur M. Élisée Reclus [Le géographe et théoricien anarchiste Élisée Reclus, qui avait participé, comme garde national, à la catastrophique « sortie torrentielle » de la Commune contre Versailles le 3 avril 1871, avait été arrêté, était passé par quatorze prisons différentes, et n’avait dû sa liberté (bannissement), le 3 février 1872, qu’à un grand mouvement international de protestation]Nous sommes presque voisins. C’est lui que je voudrais peindre, avec l’air de grandeur de sa face.

Recevez mes salutations amicales

Gustave Courbet

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Il aurait été cohérent de reproduire ici un portrait d’Élisée Reclus par Gustave Courbet. Hélas…

Livres cités

Chu (Petra ten-Doesschate)Correspondance de Courbet, Flammarion (1996).

Chu (Petra ten-Doesschate)Courbet épistolier — 24 lettres inédites, les presses du réel (2017).

Sarfati (Yves), Schlesser (Thomas), Tillier (Bertrand) (éds)La correspondance de Courbet — 20 ans après, les presses du réel (2018).

Audin (Michèle)Cinq lettres inédites de Gustave Courbet à Gustave Puissant, in La correspondance de Courbet — 20 ans après, Sarfati (Yves), Schlesser (Thomas), Tillier (Bertrand) (éds), les presses du réel (2018).