De temps à autre, il est question de compter des morts. Ici, ceux de la Semaine sanglante, qui a mis fin à la Commune de Paris.

Du 21 au 28 mai 1871, l’armée versaillaise a conquis Paris d’ouest en est tout en accomplissant un authentique massacre. De nombreux cadavres ont jonché les trottoirs avant d’être ramassés par des omnibus, des tapissières ou d’autres véhicules de transport et d’être emmenés dans des cimetières où l’urgence a été de les ensevelir — sans que des vérifications d’identité soient possibles. D’autres corps ont été brûlés, à la chaux, au pétrole ou autrement (comme de nombreux articles et témoignages, à l’époque, l’ont rapporté — voir par exemple la citation d’Élie Reclus dans l’article précédent). Quarante mille prisonniers ont été emmenés à Versailles ou ailleurs. De ceux-ci l’armée a gardé le compte. Mais bien sûr, les autres, dont beaucoup sont des disparus, n’ont pu être comptés avec tant de précision.

La Commune de Paris est ou a été le centre de débats, voire de disputes, nombreuses, aurore ou crépuscule ? dictature de prolétariat, disparition de l’état, autogestion ?…

Il y a eu bien sûr aussi, il y a toujours, une guerre des chiffres.

Combien de morts ?

La question et la façon d’y répondre font partie de l’histoire.

Les années 1870, Du Camp et Pelletan

Elle s’est posée dès les années 1870. Un écrivain réactionnaire, Maxime Du Camp, dans un livre intitulé Les Convulsions de Paris, s’est fait l’historien de la Commune — et y a gagné le fauteuil d’académicien dont il rêvait. Il a en particulier compté les morts de (ce qu’on n’appelait pas encore) la Semaine sanglante. Ils étaient, dit-il, 6 500. Ce décompte était fondé sur les nombres d’inhumations donnés par les cimetières parisiens.

Des communards, parmi ceux qui ne faisaient partie ni de ces 6 500, ni des 40 000 prisonniers, et qui avaient pu gagner l’étranger, avaient publié déjà un certain nombre de livres, mais, proscrits et exilés à l’étranger, ils n’étaient pas en position de mener des enquêtes sur le terrain où s’était placé Du Camp.

C’est un journaliste radical, Camille Pelletan, qui s’en est chargé. Il a consulté — et critiqué — les sources de Du Camp, il a rencontré et écouté de nombreux témoins, il a écrit une série d’articles parus dans La Justice de février à avril 1880, qui ont attiré pas mal de commentaires, et il a fait de ces articles un livre, La Semaine de mai, dont on peut penser qu’il a influencé le vote (enfin) de l’amnistie des communards le 11 juillet 1880. Il évaluait le nombre des morts de la Semaine sanglante à 30 000.

Les années 2010

Nous sommes arrivés dans les années 2010. Un moment de l’histoire bien différent.

Il est intéressant de savoir que, pourtant, cent trente ans après la controverse Du Camp-Pelletan, on en est revenu au même point.

Un nouveau « calcul », fondé, comme celui de Du Camp, sur des chiffres officiels (ceux de la police, cette fois), donne à un historien révisionniste (ce n’est pas un jugement de valeur mais le titre de l’article de Robert Tombs, How bloody was la Semaine sanglante – A Revision, paru dans The Historical journal, un journal de Cambridge University Press, en 2012) un résultat, 6 000 à 7 500 morts, à peu près équivalent à celui de Du Camp (6 500 morts).

La différence est dans les cent trente ans passés : il n’y a plus de témoins, il reste peu de traces, il n’y a plus de place pour un nouveau Pelletan.

Il y a pourtant une légende dorée, qui est en même temps une doxa, pro-communarde, dans laquelle on croit dur comme fer que « la Commune » a brûlé la guillotine, que « les communards » ont défendu le mot d’ordre « à travail égal salaire égal » — après tout, notre révisionniste croit bien que ce fut le cas de l’Association internationale des travailleurs (Paris, bivouac des révolutions, p.277), ce qui est encore moins vrai –, que la Commune a supprimé le Mont-de-Piété, qu’elle a installé des coopératives d’ouvriers et ouvrières, sans parler de ceux qui « savent » que « les communardes », sur les barricades, revendiquaient le droit à l’avortement et l’abolition de la prostitution (si, si, il y en a).

Et bien sûr les (au moins) trente mille morts, ces victimes qui sont nos héros, font partie de cette légende dorée.

Je suis mal à l’aise avec les « héros » mais j’avoue mon admiration pour ces hommes et ces femmes qui ont défendu leur rue, leur liberté, en toute simplicité, sans héroïsme et souvent jusqu’à la mort.

Je déteste les doxas autant que le révisionnisme, mais je n’ai pas honte de dire que j’ai trouvé Pelletan très convaincant (je viens de le relire, pour être sûre) et je suis (donc) convaincue par son argumentation. Peut-être pas jusqu’à compter 30 000 morts (comme je vais tenter de l’expliquer dans les articles suivants, nous ne le saurons jamais), parce qu’il n’y a pas de doute que le traumatisme dû à la violence de la répression a pu engendrer des exagérations (numériques) des témoins. Mais beaucoup plus que Du Camp.

Le fait de ne pas connaître le nombre de morts, à dix mille près est, à lui seul, une mesure de la violence de l’événement.

Dans l’article suivant, je décrirai une « visite » dans les cimetières parisiens

de laquelle je déduirai quelques critiques du décompte révisionniste.

*

L’auteur du dessin d’un peloton d’exécution utilisé en couverture est peut-être Émile Charaire. J’ai photographié cette image dans un livre sans date ni nom d’auteur. Elle ne vaut bien sûr pas témoignage!

Livres et articles cités ou utilisés

Du Camp (Maxime)Les Convulsions de Paris, Paris, Hachette (1879).

Pelletan (Camille)La Semaine de mai, Maurice Dreyfous (1880).

Tombs (Robert), How bloody was la Semaine sanglante of 1871? – A Revision, The Historical journal (55), p.679-704  (2012), — Paris, bivouac des révolutions La Commune de 1871, Libertalia (2014).