Voilà déjà quatre semaines que nous ne sommes pas allés voir ce qui se passait quai Conti. L’Académie des sciences a parlé des blessés de la guerre, elle parle de nourriture (pain et viande, notamment), mais aussi, au cours de ses séances, d’autres effets de l’actualité, de l’épidémie de variole, notamment — suggérant des mesures d’hygiène qui semblent aujourd’hui évidentes –, de la dysenterie des soldats due au froid et d’un moyen de l’arrêter —

Ce moyen, déjà sanctionné par l’expérience, permet aux hommes de rester à leurs corps, évite leur entrée à l’hôpital, où ils sont tout particulièrement prédisposés à contracter les maladies régnantes. Il consiste à faire boire aux malades, deux jours de suite, en dehors des repas, un demi-verre d’eau dans lequel on met, selon la gravité pour la diarrhée, de huit à douze gouttes d’acide phénique cristallisé (rendu liquide par l’addition d’un dixième d’alcool), de dix à quinze gouttes de teinture thébaïque et de quinze à vingt gouttes d’alcoolature d’aconit; pour la dyssenterie, la même dose d’acide phénique, de quinze à vingt gouttes de teinture thébaïque, sans y ajouter d’aconit qui, dans ce cas, semblerait plutôt avoir une action défavorable.

J’ai expérimenté cette médication au Moulin-Saquet et à l’ambulance Croix-Nivert; elle a également réussi à Villejuif.

— comme le montre la dernière phrase, cette fois, la guerre est bien arrivée à Paris –, du pointage de l’astronome et de celui de l’artilleur, de la force des matières explosibles, de nitroglycérine et de dynamite, et même… des effets de la pénétration des projectiles dans les parties molles et les parties fibreuses ou solides du corps humain — ah! qu’en termes galants…

Et surtout, elle a parlé, beaucoup, d’aérostats. Beaucoup de ballons ont quitté Paris assiégé. Celui emportant Gambetta, notamment. La gare « d’Orléans » (notre gare d’Austerlitz) était un vaste centre de fabrication de ballons. Les ballons étaient très à la mode, tout simplement parce qu’ils étaient le seul moyen envisageable de quitter la ville. De quoi faire rêver (et plancher) les scientifiques amateurs.

J’ai coché une quarantaine d’interventions sur ce sujet. Et il y avait de quoi dire, en effet. D’ailleurs il y avait même une « Commission des aérostats » — à laquelle on renvoyait la plupart des lettres et communications reçues. Mais beaucoup étaient discutées au cours des séances quand même.

Quelle forme donner au ballon? En quelle matière le fabriquer? De quel gaz le remplir? Comment réchauffer ce gaz? Comment diriger le ballon? Le faire monter? Quel parti peut-on en tirer? Peut-on l’utiliser pour la télégraphie aérienne?

Et encore une question, à laquelle peut-être vous n’auriez pas pensé: comment détruire rapidement en ballon des papiers compromettants pour les soustraire à l’ennemi? C’est une question de chimie, à laquelle répond (ce sera le 28 novembre) un M. Montucci:

Les aéronautes, qui n’ont pu manquer de songer aux conséquences de cette fâcheuse divulgation des secrets dont ils sont porteurs et de rechercher un moyen de la prévenir, ont évidemment reculé devant l’imprudence, conseillée par quelques journaux, d’allumer du feu dans la nacelle d’un ballon contenant du gaz inflammable; mais je suis quelque peu étonné qu’on n’ait pas songé au moyen très-élémentaire de destruction que voici:

II suffit de se munir d’un vase carré en cristal ou en porcelaine, pourvu d’un couvercle en aluminium, et de la grandeur ordinaire des enveloppes officielles. Ce vase, contenant un bain d’acide nitrique, recevra, au moment du danger, les dépêches préalablement percées de coups de canif. En quelques secondes, l’écriture aura complètement disparu.

L’acide sulfurique produirait le même effet, mais avec trop de lenteur pour la circonstance.

Bon, je vous sens inquiets, je me permets de vous rassurer, il était quand même parfois question de (vraie) science quai Conti.

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Pour la couverture, j’ai évité les images classiques de départs en ballon (dont j’ai déjà utilisé certaines). Le dessin de l’aérostat vient des Comptes rendus de l’Académie des sciences, toujours le même volume, toujours sur Gallica, toujours là, à la p.506.

Cet article a été préparé en mai 2020.