Place Saint-Sulpice. Laissez-moi me présenter. Je m’appelle Eugène Varlin, je suis un ouvrier, relieur. Je suis membre de l’Association internationale des Travailleurs, garde national, j’ai commandé le 193e, membre du Comité central, puis membre de la Commune. C’est moi qui vais vous marier. J’ai été élu par cet arrondissement, qui est d’ailleurs le mien, et que j’ai choisi de représenter à l’Assemblée communale. Vous avez peut-être entendu parler de La Marmite, rue Larrey, un restaurant pour les ouvriers. J’y suis souvent. Avec mon frère Louis, plusieurs de mes camarades, dont la citoyenne Lemel, j’ai contribué à l’organiser. La Commune a décidé que ses membres prendraient l’état civil en charge. J’ai même signé quelques actes de naissance, ce matin. Vous savez certainement que l’état civil a été créé en même temps que la République, la première. Oui, en septembre 1792. On y va? Tout est en règle. Vos témoins sont là? Citoyenne Curlier, citoyen Ledru, vous êtes prêts pour un mariage républicain? Alors je vous lis les articles du code. [ma]

Et c’est ainsi — peut-être — qu’Eugène Varlin, adversaire du mariage, comme il l’avait déclaré (en août dernier) à la citoyenne Marie Iatskevitch au mariage de laquelle il a été témoin (en octobre dernier), a procédé, le 11 avril 1871, au mariage d’un sommelier et d’une femme de chambre, puis à celui d’un veuf retraité et d’une couturière.

Pourquoi est-ce bien inutile? Eh bien, pour au moins deux raisons.

La première raison est que ces mariages ont rapidement été bâtonnés, annulés, comme tous les actes d’état civil dressés par des communards (sur la Commune et l’état civil, voir cet article). Le deuxième couple a refait son mariage le 15 juin, le premier beaucoup plus tard.

La deuxième raison est que, hier après-midi 10 avril, la Commune a voté un décret considérant que mariées ou pas, les femmes des gardes nationaux tués sont leurs veuves — et bien sûr que les enfants de ces femmes sont leurs orphelins. On a décidé la veille de photographier les victimes non identifiées, on décide aujourd’hui de verser des pensions aux familles des victimes.

Aux débuts de ce site, Arthur Arnould nous a présenté ce décret avec fierté. Il y avait de quoi. Remarquez tout de même qu’il ne s’agissait pas de légiférer, dans l’abstrait, sur la famille, mais de verser des pensions aux familles — ce pourquoi il fallait définir la famille. C’est la guerre versaillaise qui a rendu cette définition nécessaire.

Ne croyez pas pourtant que ce se soit passé si simplement. Voici l’essentiel de la discussion (extrait du procès verbal du 10 avril). Il y a eu réticences, débat, sur les deux points délicats, « légitimes » ou pas (pour les femmes, puis pour les enfants, reconnus ou pas), puis on a voté (à l’unanimité!). La citation est en vert.

Le citoyen P. GROUSSET, au nom de la Commission, donne lecture de ce projet, qui est discuté article par article. Sur l’article premier, le citoyen VARLIN trouve le chiffre de mille francs pour les veuves trop élevé et la pension de deux cent cinquante francs pour les enfants insuffisante; pour les familles ayant plusieurs enfants, il propose de fixer un maximum.
Les citoyens GROUSSET, LANGEVIN et Art. ARNOULD trouvent effectivement le chiffre de mille francs trop élevé, mais repoussent la fixation d’un maximum. Sur la proposition du citoyen BILLIORAY, la Commune fixe le chiffre à six cents francs.

Pour la rédaction de l’article, le citoyen GAMBON demande qu’il soit divisé en trois catégories :
1° des femmes légitimes, 2° des femmes illégitimes, dont les enfants sont reconnus, 3° des femmes, dont les enfants ne sont pas reconnus.
Pour les deux premières, il demande la fixation du chiffre de la pension; mais pour la dernière, au contraire, il désire qu’il soit fait mention des mots « pourront recevoir ».

Cette proposition, acceptée par le citoyen V. CLÉMENT, mais combattue par les citoyens GROUSSET, LANGEVIN et VALLÈS, est rejetée.
Les citoyens JOURDE et DUPONT, ayant demandé l’enquête pour les femmes mariées et non mariées, la Commune, après avoir entendu les citoyens LEFRANÇAIS, DEREURE et VAILLANT, rejette également cette proposition.
Le citoyen RÈGÈRE demande qu’il soit ajouté les mots « pourra recevoir », au lieu de « sera » pour la femme illégitime.

La rédaction suivante, du citoyen JOURDE, mise aux voix, est acceptée :

Une pension de six cents francs sera accordée à la femme, mariée ou non, du garde national tué pour la défense des droits du peuple, après enquête qui établira ses droits et ses besoins.

Pour l’Art 2, le citoyen CHAMPY trouve le chiffre de deux cent cinquante francs, attribué aux enfants, insuffisant et propose quatre cents francs. Les citoyens DEMAY, LANGEVIN et AVRIAL demandent trois cent soixante-cinq francs. Le citoyen É. CLÉMENT propose l’adoption des enfants Le citoyen DEREURE repousse l’idée du citoyen Clément, mais croit le chiffre de deux cent cinquante francs insuffisant, et celui de quatre cents francs trop élevé. Les citoyens BILLIORAY et THEISZ demandent qu’il ne soit accordé de pension qu’aux enfants reconnus ou légitimes.

La rédaction suivante est proposée par le citoyen Jourde :
Art. 2 . La Commune adopte les enfants, légitimes ou illégitimes, des gardes nationaux morts pour la défense des droits du peuple; elle veillera à leurs besoins matériels et moraux.

Le citoyen OSTYN soutient cette proposition, combattue par les citoyens GROUSSET et BILLIORAY. Le citoyen LEDROIT adopte le chiffre de deux cent cinquante francs, mais avec le droit pour la Commune de mettre les enfants à l’orphelinat, si elle le juge convenable. Le citoyen DELESCLUZE propose de n’accorder la pension aux femmes que sur un certificat de notoriété établissant les relations avec le garde national.
La proposition Jourde, mise aux voix, est rejetée.

La Commune, consultée sur la limite d’âge des enfants, adopte dix-huit ans; le chiffre de trois cent soixante-cinq francs est également adopté, par dix-neuf voix contre sept.

L’article deux ainsi conçu :

Chacun des enfants, reconnu ou non, recevra, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, une pension annuelle de trois cent soixante-cinq francs, payable par douzième

est mis aux voix et adopté.

Art. 3. Dans le cas où les enfants seraient déjà privés de leur mère, ils seront élevés aux frais de la Commune, qui leur fera donner l’éducation intégrale nécessaire pour être en mesure de se suffire dans la société.

Cet article mis aux voix est adopté à l’unanimité.
[…]
L’article quatre, ainsi amendé, est mis aux voix et accepté à l’unanimité :

Les ascendants, père, mère, frères et sœurs de tout citoyen mort pour la défense des droits de Paris, et qui prouveront que le défunt était pour eux un soutien nécessaire, pourront être admis à recevoir une pension proportionnelle à leurs besoins, dans les limites de cent à huit cents francs par personne.

Sur l’article cinq, le citoyen LEFRANÇAIS demande que l’enquête soit faite par une commission municipale.
Après avoir entendu les citoyens J.-B. CLÉMENT, CHAMPY et AVRIAL, la Commune adopte la rédaction suivante :

Art. 5. Toute enquête, nécessitée par l’application des articles ci-dessus, sera faite par une commission municipale spéciale, composée de six membres délégués à cet effet dans chaque arrondissement et présidée par un membre de la Commune appartenant à l’arrondissement.

Article additionnel. Sur la demande du citoyen AMOUROUX, la Commune adopte l’article additionnel suivant:

Art. 6 . Un comité, composé de trois membres de la Commune, centralisera les résultats produits par l’enquête et statuera en dernier ressort.

L’ensemble du décret, mis aux voix, est adopté à l’unanimité.

*

Et mis immédiatement en application dans le onzième arrondissement, comme le montre l’affiche de couverture, que j’ai trouvée au musée Carnavalet.

Livre utilisé

Bourgin (Georges) et Henriot (Gabriel)Procès verbaux de la Commune de Paris de 1871, édition critique, E. Leroux (1924) et A. Lahure (1945).

Cet article a été préparé en novembre 2020.