Le Journal officiel publie, en avril, des listes de blessés des combats. Dans les ambulances et hôpitaux parisiens, comme sur l’image de couverture (la source est précisée ci-dessous). À l’hôpital militaire de Versailles, où Henri Not est allé les chercher.

D’Henri Not, je sais peu de choses.

Il était infirmier, et plus exactement « chef d’ambulance ». Je l’ai rencontré dans le Journal officiel du 18 avril, où j’ai appris qu’il s’était rendu à Chaville, où certainement il y avait une ambulance. Il

a été requis pour mener à Versailles deux gardes nationaux blessés faits prisonniers.

Le dictionnaire Maitron a copié ces informations et en a fait une « notice« . Si je comprends bien, Henri Not était un architecte, né en 1822, et il avait participé à la « Commission du Luxembourg » pendant la Révolution de 1848 (merci à Jean-Pierre Bonnet pour ces informations). Mais nous sommes en 1871.

Ces prisonniers blessés n’avaient pas été exécutés. L’ambulance de Chaville ne devait pas être assez sûre. L’hôpital militaire de Versailles était, entre autres choses, une prison versaillaise. Arrivé là, il est passé d’un lit à l’autre, c’était le 14 avril, il y est resté de une heure à cinq heures et demie, il est revenu le lendemain et a continué jusqu’à neuf heures et demie. Il a noté les noms, prénoms, et d’autres renseignements utiles, sur les blessés, comme ceci:

Herwyn (Auguste), mécanicien, 123e bat.; balle au pied droit, rue des Trois-Bornes 28. Veuf, trois enfants.

La liste comporte soixante-sept blessés et dix morts. Les dix décès ont été déclarés et figurent dans le registre d’état civil de la ville de Versailles. Henri Not a noté les causes de ces morts, qui bien entendu ne figurent pas dans le registre,

fracture du crâne; fracture du fémur; plaie au pied droit (tétanos); plaie à la poitrine; fracture à la cuisse; plaie pénétrante de poitrine; coup de feu à la jambe, tétanos; plaie pénétrante à l’abdomen; ?; coup de feu dans la moelle épinière.

Henri Not a fini de noter tout cela le 15 avril à neuf heures et demie, il a remis cette liste à l’Hôtel de Ville le 16 à 10 heures du matin. La voici donc, dans le Journal officiel, le 18. Deux semaines après la « sortie torrentielle », voilà soixante-dix-sept familles qui ont enfin des nouvelles des leurs.

Bien d’autres n’en auront pas, n’en auront jamais. Le cimetière Saint-Louis de Versailles a enregistré, pour les seuls mois d’avril et mai 1871, 912 morts en provenance de l’hôpital militaire (de Versailles). Parmi eux, il y avait bien sûr des soldats versaillais — mais peu. Pour fixer les idées, le monument aux soldats de l’armée versaillaise inhumés dans ce cimetière porte 388 noms (pour toute la durée de la guerre contre Paris). Une grande partie des 912 sont donc des gardes nationaux parisiens. La plupart de ces morts ne sont pas passés par le registre d’état civil des décès de Versailles : pour avril et mai et pour toute la ville de Versailles, celui-ci ne contient que 961 actes. 

Parmi ceux dont les familles auront peut-être des nouvelles un jour, il y a aussi tous les prisonniers valides, qui ont déjà été expédiés dans différentes prisons éloignées, dans les wagons à bestiaux qu’a expérimentés et décrits Élisée Reclus qui, lui, a été envoyé à Brest. Henri Not a pu dresser aussi des listes

  • de ceux partis pour l’Île d’Aix le 17 avril, liste qu’Henri Not a apportée à l’Hôtel de Ville le 19 avril à 9 heures du soir et que le Journal officiel a publiée le 22, au nombre de 184 si j’ai bien compté,
  • et de ceux envoyés à Belle-Île (Belle-Isle) le 11 avril, liste apportée à l’Hôtel de Ville le 24 et publiée dans le Journal officiel daté du 25. Sauf erreur de ma part, 330 noms. Le Journal officiel du 14 avril avait annoncé

Les prisonniers de l’armée fédérale, expédiés la semaine dernière de Satory en Bretagne, sont arrivés: 800 à Belle-Isle et 400 à Port-Louis.

Et celui du 26 reproduisait un article de L’Union démocratique, de Nantes:

Deux trains sont passés hier, pour Redon, venant de Versailles, remplis d’environ 2 000 hommes.
Ils étaient entassés pêle-mêle dans des wagons de marchandises dont toutes les issues étaient condamnées. Quelques-uns seulement ont pu être aperçus par les personnes présentes sur leur passage. Leurs vêtements étaient en lambeaux.
Cette nouvelle transportation se dirigeait sur Belle-Isle, cette casemate isolée au milieu de l’Océan, où il y a quelques années, le Corse de sinistre mémoire envoyait, lui aussi, ceux qu’on appelle, par habitude réactionnaire, des « insurgés ».

Mais revenons à Henri Not. Il apporte à l’Hôtel de Ville, le 30 avril, de nouveaux renseignements sur les gardes nationaux blessés: un ciseleur de 18 ans de la rue Popincourt est entré à l’hôpital le 24 avril, cinq des blessés sont morts depuis huit jours et il donne leurs noms. Cette information est publiée par le Journal officiel dans son édition du 2 mai.

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Une remarque: ces listes ont bien été publiées par le Journal officiel pendant la Commune, comme vous avez pu le vérifier si vous avez cliqué sur les liens. Par contre la « réimpression » de ce journal publiée pendant l’été 1871 et reproduite depuis, encore et encore, que peut-être vous avez chez vous ou dans votre ordinateur, si elle a bien reproduit les listes de blessés d’Henri Not, a négligé ses autres listes de prisonniers (ce qui ne l’a pas empêchée de les annoncer dans ses sommaires…). Voir aussi, sur cette question, nos articles du 2 mai et des 15 et 17 mai.

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Mais revenons aux blessés des ambulances. Les informations arrivent plus facilement de Paris que de Versailles, ainsi le « Service médical » publie des listes précises, nom et prénom, grade, bataillon, compagnie, domicile, nature de la blessure, dates d’entrée, de sortie, de décès (éventuellement pour les deux derniers items), hôpital. Manque la profession (à mon avis).

On trouve de ces tableaux le 13 avril, le 14 avril, le 21 avril (l’image est du 21 avril).

Aucun de ces tableaux n’est dans la « réimpression ». Sans doute que les tableaux, c’était trop compliqué? Pourtant, les sommaires les indiquent:

Beaucoup de blessés, beaucoup de morts, beaucoup de prisonniers… effacés par l’histoire « à la versaillaise »…

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Tous les renseignements sur le cimetière Saint-Louis de Versailles sont dans mon livre sur la Semaine sanglante.

Audin (Michèle), La Semaine sanglante. Mai 1871, Légendes et comptes, Libertalia (2021).

Cet article a été préparé en novembre 2020.