Après la Belgique en mai, le Luxembourg ensuite, après un passage par Thionville (ville prussienne) et par Reims, Victor Hugo arrive à Paris le 26 septembre.

Je suppose que la lecture des articles récents de ce site vous a convaincues de l’ambiance sinistre qui y régnait. Déjà combien de condamnations à mort?
Une des premières « choses vues » par le poète est, d’ailleurs, chez un papetier,

une photographie de Louise Michel avec ces mots: « condamnée à mort ».

Tout ce qui est en vert (et en prose) dans cet article est de Victor Hugo.

Ce n’est pas vrai, pour Louise Michel, mais il n’en sait rien. Voilà pour l’ambiance. 

Victor Hugo se soucie surtout de Rochefort (qui n’est pas condamné à mort, mais à la déportation dans une enceinte fortifiée). Il obtient une audience de Thiers, qui le reçoit à Versailles le 1er octobre. De cette audience, il ressort tout heureux, et voici ce qu’il a (ou croit avoir) obtenu:

Rochefort ne sera pas embarqué. Il subira sa peine dans une forteresse, en France. Je me suis récrié contre une forteresse, et contre Belle-île et contre le Mont-Saint-Michel. Thiers m’a dit:

Je prends note de votre désir. Je ferai mieux.

J’ai demandé Nice.
Rochefort verra ses enfants librement, et tant qu’il voudra. […]

Et puis, d’ici à six ou sept mois, l’amnistie arrivera; et il sera libre.

Comme deux personnes de bonne compagnie, Hugo et Thiers ont parlé amicalement de leurs problèmes. Vous seriez sûrement charmés de savoir que Thiers s’est qualifié de vaincu, mais nous avons peu de place à consacrer à ces âneries. Notez quand même que Hugo a

appelé son attention sur les atrocités déjà commises, et je l’ai engagé à ne laisser exécuter aucun condamné. J’ai insisté pour qu’il muselât les gens à épaulettes. J’ai insisté pour l’amnistie. Il m’a dit:

— Je ne suis qu’un pauvre diable de dictateur en habit noir.

Le pauvre homme! comme aurait dit un autre écrivain… 
Le nôtre (d’écrivain) est même autorisé à aller rendre visite à Rochefort, ce qu’il fait le lendemain, il peut ainsi lui annoncer toutes ces bonnes nouvelles!

Il est content, il va bien dormir, je suis heureux.

Ce jour-là, Gustave Maroteau est condamné à mort. Victor Hugo voit la femme d’Henry Maret, dit qu’il va s’occuper de son mari, il écrit à Louise Michel.
Le 10 octobre, il écrit encore que Rochefort

sera transféré à Tours ou à Avignon à son choix. Toutes les promesses que Thiers m’a faites seront tenues.

Il le répète le 12, le 16 il reçoit encore une lettre de Mme Maret (je ne crois pas qu’il ait encore fait quoi que ce soit pour Henry Maret). Et le 21, c’est Léon Bigot, l’avocat de Maroteau, qui le prie d’intervenir.

Certes, je le ferai.
Maroteau est auteur d’un volume de vers intitulé Flocons de neige, dont la première pièce m’est adressée. J’interviendrai dans l’affaire Maroteau par une lettre à son avocat, dirigée contre toutes les exécutions.

Victor Hugo est — quand même — l’auteur du Dernier jour d’un condamné. Du temps se passe. Il retourne voir Rochefort le 28 octobre. Que d’illusions!

Je l’ai invité à dîner pour le deuxième dimanche de mai 1872

Le 31 octobre, le premier numéro du Rappel paraît, comme je l’ai dit dans  l’article précédent, et la lettre (de Victor Hugo) que j’ai traitée un peu par-dessus la jambe remplit son auteur de joie (et d’auto-satisfaction):

Le Rappel a reparu aujourd’hui. Il contient ma lettre.
La vente du Rappel où est ma lettre a dépassé ce qu’on attendait. On avait tiré 54.600. À midi, c’était épuisé.

Eh oui, on a besoin de ce journal. Les lecteurs de Choses vues pourraient s’y méprendre et croire que « ma lettre » désigne la lettre annoncée dix jours plus tôt en faveur de Maroteau. Il n’en est rien et aucun condamné à mort n’apparaît dans cet article de quatre colonnes. Le 4 novembre, Victor Hugo voit encore Thiers qui, le malheureux, n’a rien pu faire…

C’est dans le numéro daté du 9 novembre que paraît (enfin) la lettre qu’il a écrite en réponse à Léon Bigot, dont voici le début:

LES CONDAMNES A MORT

A M. Léon Bigot.
Monsieur,

J’ai lu votre Mémoire; il est excellent, j’applaudis à vos généreux efforts. L’adhésion que vous désirez de moi, vous l’avez entière. Je vais même plus loin que vous.
La question que vous voyez en légiste, je la vois en philosophe. Le problème que vous élucidez si parfaitement et avec une logique éloquente, au point de vue du droit écrit, est éclairé pour moi d’une lumière plus haute et plus complète encore par le droit naturel. À une certaine profondeur, le droit naturel se confond avec le droit social.

Vous plaidez pour Maroteau, pour ce jeune homme qui, poète à dix-sept ans, soldat patriote à vingt ans, a eu, dans le funèbre printemps de 1871, un accès de fièvre, a écrit le cauchemar de cette fièvre, et, aujourd’hui, pour cette page fatale, va, à vingt-deux ans, si l’on n’y met ordre, être fusillé, et mourir presque avant d’avoir vécu. Un homme condamné à mort pour un article de journal, cela ne s’était pas encore vu. Vous demandez la vie pour ce condamné.

Moi, je la demande pour tous. Je demande la vie pour Maroteau ; je demande la vie pour Rossel, pour Ferré, pour Lullier, pour Crémieux; je demande la vie pour ces trois malheureuses femmes, Marchais, Suétens et Papavoine [Eulalie Papavoine n’était pas condamnée à mort. C’est Elisabeth Rétiffe qu’il aurait fallu nommer.], tout en reconnaissant que, dans ma faible intelligence, il est prouvé qu’elles ont porté des écharpes rouges, que Papavoine est un nom effroyable, et qu’on les a vues dans les barricades, pour combattre, selon leurs accusateurs, pour ramasser les blessés, selon elles. Une chose m’est prouvée encore, c’est que l’une d’elles est mère et que devant son arrêt de mort, elle a dit:

C’est bien ; mais qui est-ce qui nourrira mon enfant ?

Je demande la vie pour cet enfant.

Je vous laisse lire la suite, qui est un réquisitoire contre la peine de mort, dans le journal.
Le 9 novembre, le pourvoi de Maroteau en cassation est rejeté. Maître Bigot écrit à Victor Hugo:

Nous n’avons plus d’espoir qu’en vous.

Certes, je n’abandonnerai pas ces pauvres condamnés.

Eh bien, en anticipant un peu, Rochefort a été déporté en Nouvelle-Calédonie, les peines de mort des « pétroleuses » ont été commuées en travaux forcés à perpétuité — là, il s’agit bien du bagne, oui, il y a eu bien des exécutions (voir nos articles à venir). Quant à Gustave Maroteau… Revoici les Choses vues, le 1er février 1872:

J’ai écrit hier à Gustave Maroteau. Il est encore à l’hôpital militaire de Versailles. On a commué sa peine de mort en galères [c’est un mot de poète pour « bagne », pour « travaux forcés »] à perpétuité. Je lui ai dit qu’il serait gracié de cette grâce. Ces gens-là se croient cléments. Mais l’amnistie leur sera imposée.

Bien que tuberculeux, Gustave Maroteau a bien été envoyé au bout du monde et au bagne, où il est mort, le 17 mars 1875, plus de cinq ans avant que la loi d’amnistie soit votée. La nouvelle a mis presque deux mois à arriver à Paris. Le 12 juin 1875, notre grand homme écrit:

Ce pauvre Maroteau vient de mourir à Nouméa au moment où j’élevais encore la voix pour lui.

*

Léon Bigot, lui, est tombé, « à son poste de combat », comme dit Le Rappel, le 20 août 1872, en plaidant devant le sixième conseil de guerre, à Versailles. Il est mort le lendemain. Il avait quarante-six ans. La photographie de couverture est due à Appert et je l’ai trouvée sur Gallica.

Livre utilisé

Hugo (Victor)Choses vues, Quarto Gallimard (2002).