Et voici le procès de Louise Michel. Mais quelle source choisir? Le journaux datés du 17 décembre 1871 donnent des versions un peu différentes de cette séance. Heureusement, Louise Michel a elle-même choisi « sa » version et l’a incluse dans ses Mémoires de 1886. Il s’agit de celle de La Gazette des tribunaux (légèrement raccourcie et modifiée).

Le livre de Claude Rétat dont la couverture fait celle de cet article contient aussi des interrogatoires (« instruction » du procès) venant du Service historique de la Défense (archives de la guerre, Vincennes) que je vais utiliser. J’en profite pour faire un peu de publicité à cette édition. Je l’avoue, je n’aime pas les Mémoires de Louise Michel, c’est fouillis, désordonné et empli de considérations que je trouve ennuyeuses. Grâce à cette édition bien annotée et rigoureuse, j’ai enfin réussi à les lire entièrement. Les documents dont Claude Rétat les a complétés ajoutent à la qualité de ce petit livre — et en plus, la couverture est vraiment réussie!

Il y a aussi le Procès des communards, livre dans lequel, pour des raisons que j’ai renoncé à comprendre, Jacques Rougerie évoque ce procès entre ceux de Ferré et de Rossel (!?!). Lui aussi utilise des (courts) extraits du compte rendu de La Gazette des Tribunaux

Je vais donc moi aussi reprendre ce compte rendu, avec des interruptions et des commentaires — et un code couleur adapté (vert pour le compte rendu, noir pour moi).

La Gazette des Tribunaux, 17 décembre 1871:

La Commune n’avait pas assez pour se défendre des hommes dévoués qui composaient la garde nationale, elle avait institué des compagnies d’enfants sous le nom de « Pupilles de la Commune »; elle voulut organiser un bataillon d’amazones; 
[c’est pendant le siège prussien qu’on tenta d’organiser des amazones (voir notre article du 16 octobre 2020, Félix Belly l’a rappelé lui-même dans une lettre au Rappel du 14 avril signalée dans l’article précédent)]
et, si ce corps ne fut pas constitué, on put voir cependant des femmes portant un costume militaire, plus ou moins fantaisiste, et la carabine sur l’épaule, précédant les bataillons qui se rendaient aux remparts.
Parmi celles qui paraissent avoir exercé une influence considérable dans certains quartiers, on remarquait Louise Michel, ex-institutrice aux Batignolles,
[d’après l’interrogatoire du 28 juin, son école était rue Oudot 24, à Montmartre]
qui ne cessa de montrer un dévouement sans bornes au gouvernement insurrectionnel. Tantôt elle cherchait à exciter la lutte par des discours incendiaires
[l’adjectif n’est évidemment pas neutre]
et par des articles furieux qu’imprimaient le Cri du Peuple de Vallès et les autres journaux extrêmes;
[Il n’y a aucun article signé par Louise Michel dans aucun de ces journaux « extrêmes » (voir notre article précédent). Elle-même ne mentionne rien de semblable, ni dans ses Mémoires ni dans son livre La Commune. Au cours d’un des ses interrogatoires des 3 et 5 décembre, elle a reconnu être l’auteur de résolutions du club de la révolution (qui étaient signées de Bérard, un membre du bureau) parues dans Le Cri du peuple du 15 mai. On va voir d’ailleurs qu’elle reconnaît tout ce que ses interrogateurs veulent… Pour en revenir au Cri du peuple, je signale que son nom n’est pas cité une seule fois dans L’Insurgé de Jules Vallès — je reconnais que, compte tenu de la pratique d’invisibilisation des femmes, pratiquée hélas aussi par cet auteur, ce n’est pas absolument probant.] 
tantôt, quittant les habits de son sexe, elle prenait part au combat et venait ensuite goûter les douceurs de sa popularité, en se faisant promener en voiture au milieu de ce peuple qui l’acclamait.
[cette histoire de voiture va s’éclaircir dans la suite (interrogatoire)]
Louise Michel a trente-six ans;
[elle est née le 29 mai 1830 et a donc 41 ans; elle aurait dit elle-même avoir 36 ans dans son interrogatoire du 28 juin; j’ajoute que le Journal des Débats, dans son très bref compte rendu de ce procès, lui donne 22 ans…]
petite, brune, le front très développé, puis fuyant brusquement; le nez et le bas du visage très proéminent; ses traits révèlent une extrême dureté. Elle est entièrement vêtue de noir. Son exaltation est la même qu’aux premiers jours de sa captivité, et quand on l’amène devant le Conseil, relevant brusquement son voile, elle regarde fixement ses juges.
[Je ne résiste pas au plaisir de citer aussi Le Droit, qui, après l’avoir trouvée d’une taille au-dessus de la moyenne, la décrit ainsi: « Elle porte des vêtements noirs. Un voile dérobe ses traits à la curiosité du public fort nombreux. Sa démarche est simple et assurée; sa figure ne décèle aucune exaltation ».]
M. le capitaine Dailly occupe le siège du ministère public.
Me Haussmann, nommé d’office, assiste l’accusée, qui cependant a déclaré refuser le concours de tout avocat.
[Nous avons vu Me Haussmann défendre Béatrix Excoffon et Maxime Lisbonne. Le Droit et d’ailleurs aussi La République française disent que le défenseur est Me Marchand, celui qui avait été nommé d’office pour défendre Ferré. Comme l’avocat n’est pas intervenu, ceci n’a pas grande importance. Mais quand même…] 
M. le greffier Deplan donne lecture du rapport suivant:

C’est en 1870, à l’occasion de la mort de Victor Noir, que Louise Michel commença à afficher ses idées révolutionnaires.
Institutrice obscure, presque sans élèves, il ne nous a pas été possible de savoir quelles étaient alors ses relations et la part à lui attribuer dans les événements précurseurs du monstrueux attentat qui a épouvanté notre malheureux pays.
Quoi qu’il en soit, et s’il nous est permis d’ajouter foi à sa parole, elle était initiée déjà aux projets de l’Internationale, cette association redoutable qui allait profiter lâchement de la présence de l’ennemi sous les murs de la capitale et préparer dans l’ombre l’insurrection du 18 mars.
[Louise Michel ne mentionne pas l’Internationale dans ses Mémoires de 1886. Elle en parle dans La Commune mais de façon historique, sans mentionner une implication dans cette association. Dans son interrogatoire du 19 septembre, on lit: « — Ne faites-vous pas partie de l’Internationale? — Oui, mais il est inutile de m’adresser aucune question au sujet de cette société car je ne répondrai pas. » Là aussi, l’impression est qu’elle « reconnaît » tout…]

Je m’arrête ici et vous donne rendez-vous dans le prochain article pour lire la suite!

Livres mentionnés et/ou cités

Michel (Louise), La Commune Histoire et souvenirs, La Découverte (1999), — Mémoires 1886, édition établie, présentée et annotée par Claude Rétat, Folio (2021).

Rougerie (Jacques), Procès des communards, in La Commune et les Communards, Folio (2018).

Vallès (Jules),  L’Insurgé, Œuvres, Pléiade, Gallimard (1989).