Je continue la publication « au compte-gouttes » des articles de Gilette Ziegler parus dans L’Humanité pour le centenaire de la Commune. Après la Marmite, la Bastille, la Corderie et la rue du Croissant, nous voici à la préfecture de police et le 18 mars. J’ai déjà évoqué cette « conquête », notamment via les lettres qu’Émile Duval a écrites à sa femme à cette occasion, dans un article ancien.

Le 18 mars, à onze heures du soir, la place Dauphine est déserte. Elle forme un triangle, dont deux côtés sont occupés par les maisons longeant les quais et le troisième par les bâtiments de la préfecture de police [ce que montre bien le morceau du plan de Paris en 1870 utilisé en couverture]. La façade occidentale du Palais de Justice est alors enveloppée par ces bâtiments et, sur la place, un porche que l’on peut fermer avec une porte de fer, indique l’entrée de la préfecture. À gauche se trouve la loge du concierge, à droite le bureau des passeports.

Au-delà du porche, la rue Harlay du Palais conduit aux autres bâtiments : au rez-de-chaussée le service actif des mœurs ; dans les étages, les services de la première division et de la police municipale. Un couloir en bois mène aux bureaux politiques et aux appartements du préfet qui dominent les cours de la Sainte-Chapelle.

Là ont siégé, sous l’Empire, Joachim Pietri, qui avait organisé une formidable police politique, puis son frère Joseph, qui mit en voiture l’impératrice, le 4 septembre, et que la République remplaça par le comte de Kératry [puis quelques autres, que nous avons vu passer, Adam le 11 octobre, Cresson en novembre]. Depuis le 15 mars, le nouveau préfet est le général Valentin, un homme à poigne, qui a reçu l’ordre, le 17, de placer derrière chaque colonne de soldats opérant à Paris, un groupe d’agents et de commissaires de police, pour procéder aux arrestations prévues.

Mais, ce matin, la révolution a éclaté: le peuple a noyé de ses flots les soldats de Thiers et, à 17 heures, Valentin a dû signaler que

les casernes du Château-d’Eau et du faubourg du Temple ont été envahies, sans résistance de la part des soldats, qui ont livré leurs armes et se sont répandus dans les rues en criant:  « Vive la République! »

Sur la rive gauche aussi le peuple s’est levé : une foule d’artisans, travailleurs du fer et du bois, emplit les places, bloque les rues. Dès le matin, Duval, l’ouvrier fondeur qui dirige la défense du treizième arrondissement, a occupé la mairie, fait amener les canons qu’il avait enlevés aux beaux quartiers, dix jours plus tôt, et les a braqués sur toutes les avenues aboutissant à la place d’Italie [Émile Duval organisait le treizième arrondissement depuis le siège, voir des détails dans cet article]. Dans le quatorzième, les insurgés ont capturé, avenue du Maine, un groupe de gendarmes à cheval.

À deux heures de l’après-midi, la gare de Sceaux [gare de la « ligne de Sceaux », qui s’appelait encore ainsi au temps de cet article, aujourd’hui station Denfert-Rochereau du RER B], la barrière d’Enfer (place Denfert-Rochereau) ont été enlevées. Duval, avec plusieurs bataillons de la Garde nationale, est passé dans le cinquième, a occupa la gare d’Orléans [Austerlitz] et le Jardin des Plantes. Le soir, le Panthéon était pris, les soldats du Luxembourg bloqués ou ralliés. Henry et Faltot ont envahi la Croix-Rouge, Grenelle, Vaugirard.

Maintenant, Duval et Rigault descendent le boulevard Saint-Michel, prennent le quai des Grands-Augustins, puis le Pont-Neuf. Leur objectif est la préfecture de police, mais ils savent qu’elle doit être bourrée d’agents, tous armés de fusils et de mitrailleuses. Il s’agit pourtant de la prendre. Un détachement pénètre dans la place Dauphine, s’avance le long des murs pour éviter le feu nourri qui va sans doute l’accueillir. Rien ne bouge !
Finalement, le chef du détachement frappe à la porte. C’est le concierge qui lui ouvre, tout tremblant, sa casquette à la main.

— Conduisez-nous au corps de garde.
— Il n’y a plus personne, Monsieur, ils sont tous partis. Entrez, vous êtes chez vous.

Duval ne trouvera, dans les bâtiments, que quelques militants ouvriers, arrêtés le matin, et qu’il délivre, mais dans la caserne de la Cité, il découvre une grande quantité d’armes. Le général Valentin n’est pas un héros : dans l’après-midi, averti des progrès foudroyants de l’insurrection, il a réuni tous les gardiens de la paix qui lui restaient et a pris avec eux la route de Versailles [héros ou pas, tous ont dû quitter Paris sur l’ordre de Thiers!].

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Pour la couverture de cet article, j’ai encore utilisé mon plan de Paris préféré.