Dans cette histoire (en creux) plus ou moins chronologique, nous étions arrivés à la Semaine sanglante. Les Versaillais entrent dans Paris l’après-midi du dimanche 21 mai — après le concert. Une semaine et nul ne sait combien de milliers de morts plus tard, ils ont conquis tout Paris et peuvent se rendre, le cœur tranquille et dans l’ordre, à la messe de Pentecôte.

Beaucoup de morts. J’éviterai le stérile débat sur le nombre de milliers de morts (des gens qui ne savent pas ajouter des canons répartis dans quelques lieux de Paris, comment pourraient-ils ajouter des cadavres amoncelés partout dans Paris?).

Après la publication sur ce site du témoignage d’Albert Theisz, maintenant qu’il est clair que je n’ai pas l’intention d’égrener un martyrologe, je vais revenir un peu en arrière, pour raconter d’autres histoires.

Ces histoires? Ils ont résisté, ils se sont battus, il se sont épuisés, ils ont eu faim, ils ont eu peur, ils ont été blessés, ils se sont soutenus, ils sont morts ou ils ont pu fuir. Bref, ils ont vécu.

*

Connaissez-vous La Cécilia?

Ce n’est qu’une coquille mais c’est irrésistible. Elle a peut-être été introduite par un correcteur ou un typographe zélé du livre de C. Talès. Le 23 mai

La Cécilia, envoyée pour organiser la défense, n’a pu se faire obéir.

Voilà qui console d’autres coquilles en sens inverse. Mais, non, La Cécilia n’était pas une femme (même s’il n’a pu se faire obéir: ça arrive aussi à des hommes), d’ailleurs son prénom était Napoléon. Il tenait celui-ci de sa mère corse. Quant à son nom, il lui venait de son père (ce qui n’est pas très original) qui était d’origine italienne et se prénommait Giovanni. Quelques mots sur cet homme remarquable, brillant intellectuel et militaire, Napoléon La Cécilia:

  • né à Tours le 13 septembre 1835
  • baccalauréat à Ajaccio
  • professeur de mathématiques
  • en 1858, enseigne la philosophie à Leipzig
  • participe à l’Expédition des Mille avec Garibaldi en 1860, et en particulier à la prise de Palerme
  • enseigne le sanscrit à Naples
  • professeur de mathématiques à Ulm
  • rentre en France avant la guerre de 1870, fait celle-ci, est fait colonel après la bataille de Coulmiers (9 novembre)
  • début avril, chef d’état major du général Eudes, fait général le 24
  • à la tête de l’armée du centre (entre Seine et Bièvre)
  • lutte jusqu’au bout (et même un peu plus, puisqu’il est au fort de Vincennes encore le 29 mai)
  • réussit à fuir en Angleterre
  • est condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée (par contumace)
  • enseigne les langues asiatiques à Londres
  • gagne l’Egypte en 1877, y meurt le 25 novembre 1878 de la tuberculose.

Puisque, par cette coquille, nous voilà revenus au 23 mai, le mardi de la Semaine sanglante…
Sans aucun doute une coquille aussi, celle qui, dans la biographie de Jules Vallès par Bellet, voit Dombrowski

arrêté, soupçonné à tort […] mort face aux Prussiens.

Dombrowski a été grièvement blessé le 23 mai rue Myrrha, dans le dix-huitième arrondissement et il est mort après son transport à l’hôpital Lariboisière, Theisz nous l’a raconté. C’est donc bien face aux Versaillais qu’il est mort, et c’est même tué par eux. Montmartre avait été pris, en particulier grâce à l’aide des Prussiens qui avaient laissé passer une division, celle du général Montandon, dans la zone « neutre » qu’ils contrôlaient, de sorte que Montmartre avait été attaqué de trois côtés. La barricade de la rue Myrrha faisait partie de la défense de Paris, en particulier de la gare du Nord, contre les Versaillais descendant de Montmartre.

Il y avait eu en effet des soupçons de trahison contre Dombrowski, alimentés par les espions versaillais. Un compatriote de Dombrowski écrivit rapidement un petit livre qui fit le point sur cette manipulation. Quant aux communards, ils couchèrent le corps de leur général dans la chambre de satin bleu qui avait été celle de la fille du baron Haussmann à l’Hôtel de Ville, le veillèrent et l’enterrèrent au Père Lachaise le jeudi 25 mai avec une oraison funèbre de Vermorel — oraison funèbre je l’ai dit qui fut aussi celle de la Commune.

(à suivre)

Livres cités

Talès (C.), La Commune de 1871 (avec une préface de Lon Trotski), Librairie du travail (1924).

Bellet (Roger), Jules Vallès, Fayard (1995).

Wolowski (Bronislas), Dombrowski et Versailles, Genève, Carey frères (1871).