Aux origines de la Commune il y eut le grand mouvement de réunions publiques, que nous avons vu déjà apparaître, dans un article de Chemalé et à propos de Lefrançais, que nous verrons bientôt réapparaître quotidiennement dans La Marseillaise.

Mais il y eut aussi, pour cette composante importante du mouvement révolutionnaire que furent, pour les journalistes républicains (mais pas seulement pour eux), les cafés. Car, comme le dit Henri Bauer

… non pas que nous nous plaisions uniquement dans la tabagie, devant une pile de soucoupes. Mais où l’étudiant, le jeune homme, habitant d’une modeste chambre meublée, retrouverait-il ses amis, débattrait-il les questions de son choix ailleurs qu’à l’estaminet? Il n’a ni salon, ni autre salle de conversation.

Voici un de ces cafés, que le siège et la Commune rendirent célèbre.

La brasserie Glaser, au coin de la rue Saint-Séverin, aujourd’hui disparue, fut, à la fin de l’Empire, le rendez-vous des républicains les plus avancés. Elle aurait droit, pour tout ce qui se dit et aussi se prépara là, au milieu des nuages de la fumée des pipes et des cigarettes, dans le brouhaha des appels aux garçons servant des bocks, à une petite place dans l’Histoire.

Cette fois, c’est Paul Ginisty, dans son Paris intime en révolution, qui s’exprime.

Le nom de l’établissement est « Au Tonneau », son adresse 40 rue Saint-Séverin, dans le cinquième arrondissement de Paris, de sorte qu’on l’appelle souvent « la brasserie Saint-Séverin » — c’est une brasserie. On l’appelle aussi « chez Glaser », parce que le tenancier s’appelle Glaser, Louis Chrétien de ses prénoms.

De lui on dit (« on » est Maxime Vuillaume) qu’il était instituteur en Alsace, son pays, et qu’il a été révoqué parce que républicain. Il était né à Lixheim, près de Phalsbourg, pas loin de l’Alsace, mais en Moselle. On dit aussi (ce « on » là est Henri Bauer) que c’était un dignitaire de la franc-maçonnerie et qu’il avait d’abord vendu de la bière aux ennemis de l’Empire rue Bergère.

Maxime Vuillaume:

La deuxième maison à gauche, près le boulevard Saint-Michel […] une brasserie de modeste apparence. Au-dessus de la porte d’entrée, un gros tonneau de verre. […] Le seuil franchi, une salle claire. Billard au fond. Tables de marbre blanc. Au comptoir, lisant un journal, un homme à barbe brune, la physionomie ouverte. Le patron. Glaser.

On est venu de la brasserie suisse de la rue Monsieur-le-Prince, on a adopté Glaser. Cette fois, « on », c’est

une belle chambrée, quand nous sommes là, le soir, sur le coup de dix ou onze heures. Tous, à quelques très rares exceptions, plus tard, de la Commune. Les uns à l’Hôtel de Ville: Vallès, Longuet, Vaillant, Rigault, Jourde, Régère, Vermorel, Léo Meillet, Oudet, Tridon, Courbet. Humbert et moi ferons avec Vermersch le Père Duchêne. Maroteau la Montagne, qui le mènera au bagne et à la mort, à l’hôpital de l’île de Nou. Lullier, général ou à peu près. Il ira, lui aussi, au bagne. Briosne, Ducasse, Teullière,  orateurs en vogue des réunions publiques. Passedouet sera maire du treizième. Il mourra, comme Maroteau, en Calédonie. Lucipia, encore au bagne. Maître sera chef de notre fameux bataillon des Enfants du Père Duchêne. À cette table, une demi-douzaine qui siègeront, à côté de Rigault et de Ferré, à la préfecture de police: Breuillé, Levraud, Da Costa (les deux frères), Sornet. Aconin, adjoint au Panthéon [c’est-à-dire à la mairie du cinquième] après avoir été lieutenant au 248e [le bataillon dont Longuet avait été commandant et Vuillaume lieutenant]. Eudes et Brideau, qui seront pris pour l’affaire de la Villette [tentative d’insurrection blanquiste en août 1870], délivrés, à la veille d’être fusillés, par le Quatre-Septembre. Pilotell sera commissaire spécial de police. Il arrêtera Gustave Chaudey. Treillard, un vieux de décembre [1851], sera directeur de l’Assistance publique. Il mourra fusillé dans la cour de l’École polytechnique. Édouard Roullier entre, un volume de Proudhon sous le bras, traînant après lui, accrochés à sa longue blouse bleuâtre, déteinte par les multiples lavages de la citoyenne Roullier, deux ou trois mioches geigneux. Paget-Lucipin, plus tard directeur de l’Hôtel-Dieu, balance de sa main gauche sa calotte de fausse fourrure. Henri Bauer sera déporté. Albert Callet, qui accompagnera Grousset à la délégation aux affaires étrangères, s’en tirera avec cinq ans de prison. Et tant d’autres. Cavalier (après le siège), ce bon Pipe-en-Bois, à qui Alphand viendra rendre justice devant le conseil de guerre. Le grand Petite, qui s’en ira en exil à Genève. Pierre Denis, qui ne sera pas poursuivi, bien qu’il ait fait presque tous les premiers Paris du Cri du peuple. Noro, futur chef du 22e bataillon, brosse, pour le moment, une immense toile, les Derniers Montagnards, mal à l’aise dans son étroite chambrette du sixième. J’allais oublier Gill, qui sera conservateur au musée du Luxembourg.

[…]

Encore quelques-uns. Charles Frémine, qui vient de publier chez Lemerre son premier volume de vers, Floréal. Francis Enne. Gustave Puissant, l’auteur, un jour célèbre, des Écrevisses du petit Auguste. Celui-là — le seul — tournera mal.

C’est Maxime Vuillaume, qui se souvient ainsi… justifiant ainsi pleinement la présence de cet article sur ce site. Et la mention de Gustave Puissant, qui devint, plus tard, mouchard (voir cet article), m’incite à mentionner, outre tous ceux qu’a cités Vuillaume, la présence quotidienne, bien sûr, de mouchards, habilement (ou pas) disséminés parmi les clients. Il reste à constater, une fois de plus, que cette liste est masculine, exclusivement. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de femmes dans le café. Paul Ginisty raconte l’histoire d’Henriette Tout-le-Monde, par exemple.

C’est là qu’Henri Bauer a rencontré Longuet, et il en parle avec beaucoup de chaleur dans son livre. C’est là aussi qu’il a rencontré Raoul Rigault,

son [à Longuet] contradicteur juré, son adversaire ordinaire en des discussions violentes qui bouleversaient la brasserie et décidaient le père Glaser à venir prier les orateurs de le prendre un peu moins haut.

En lisant les Cahiers rouges de Maxime Vuillaume, on voit la brasserie Saint-Séverin « intervenir » au fil de l’actualité. J’ai relevé quelques dates, une histoire souvent un peu anecdotique, intime:

  • février 1870. « Rogeard arrive ce soir ». Il a été condamné, cinq ans de prescription, pour un article, Les Propos de Labiénus, paru dans le journal La Rive gauche, de Longuet en 1865 (et que vous pouvez lire sur Gallica, là). C’est chez Glaser que Longuet l’entraîne, dès son arrivée. « Il est désormais des nôtres », dit Vuillaume.
  • 4 septembre. Dans tout Paris, les symboles bonapartistes disparaissent. Chez Glaser, un des membres de l’assistance fait remarquer qu’on n’a pas encore abattu les aigles de la « fontaine Michel ».

Nous sortons. À deux pas.

Les deux énormes aigles en plomb, qui, aux deux angles de la corniche, tout là-haut, étendent leurs ailes, sont bien là.

Nous levons le nez…

Un groupe se forme.

Bientôt, ce n’est plus une demi-douzaine de nez, mais une centaine, qui se dirigent, menaçants, vers les aigles déjà condamnées.

— Il faut les abattre…

— Une honte de supporter ça plus longtemps.

Nous rentrons chez Glaser.

Le lendemain, les aigles ont disparu.

Je me demande encore par quels citoyens zélés ils ont été assommés.

(Remarque orthographique irrésistible: les aigles impériales, au féminin pluriel, sont condamnées. Redevenus des aigles tout courts, ils ont été assommés, au masculin pluriel.)

  • 16 janvier 1871. Glaser meurt de la variole.

Nous le conduisîmes au cimetière Montparnasse. Pendant que l’un de nous prononçait, sur le bord de la fosse, quelques paroles d’adieu au vaillant camarade (Glaser était capitaine dans un bataillon de marche de la garde nationale), un obus éclata tout près au milieu des tombes.

  • 22 janvier 1871.

Le soir, à la brasserie Saint-Séverin, où nous avions rappliqué tous après l’échauffourée, Petite était là, dans son costume de capitaine du 130e, secouant, de sa main enfoncée dans la poche de sa vareuse, la douzaine de bombes qu’il n’avait pas employées, comme il eût secoué des pralines dans un sac.

— Mais, animal, tu vas nous faire sauter tous!

  • 1er mars 1871. Depuis le matin, les vainqueurs occupent les Champs-Élysées. Eugène Vermersch et même André Gill sont en uniforme. Superbe costume, qu’il a exhibé chez Glaser, képi galonné avec le serpent d’Esculape brodé d’argent: il est aide-pharmacien de son bataillon. À midi, ils déjeunent tous là, dit Vuillaume, lui, Vallès, Longuet, Rogeard, Gill, d’autres et d’autres encore… Pourtant, toutes les boutiques sont fermées en signe de deuil.
  • 17 mars 1871. À onze heures et demie, Vuillaume sort de chez Glaser avec un ami. Dans la nuit humide, ils arrivent près du Luxembourg. Derrière les grilles, deux régiments de ligne. Un des soldats glisse, entre ses dents: « C’est pour ce matin… à Montmartre… » Vuillaume informe le poste de gardes nationaux de la rue Du Sommerard, où il habite. À six heures, coup de canon… Aux armes! Tous à Montmartre!
  • pendant la Commune. Benjamin Flotte, ami de Blanqui — de Blanqui toujours prisonnier au loin alors qu’ici on fait la Commune. « Ah! quand nous LE reverrons ici — disait-il, un soir, à Vallès — je me mettrai moi-même aux fourneaux de Glaser, et je vous ferai, de mes mains, ce que vous n’avez jamais mangé… Un délice… Je suis seul à connaître la recette… L’omelette aux foies de poulet… »
  • mai 1871. Esseulé, Maxime Vuillaume est à la recherche d’un ami avec qui passer la soirée (je me permets de me souvenir ici qu’il est muni d’une femme et de deux enfants, avec lesquels il n’habite pas — voir la fille du Père Duchêne). Naturellement, il entre chez Glaser. Personne! Ah si! quelqu’un! Mais qui doit repartir aux forts (en mai 1871, souvenez-vous, on se bat). Et voilà Gill. Tous deux, Maxime et André, s’ennuient. Que faire? Allons au club! Eh oui, il y a le club Séverin. L’église est noire (d’obscurité et de monde). Clairement, la discussion du club ne vaut pas, pour nos jeunes bourgeois, une bonne discussion de bistrot! Les deux amis s’y ennuient pourtant.
  • 23 mai. C’est la toute dernière visite de Maxime Vuillaume à la brasserie Saint-Séverin. Lorsqu’il a écrit son article sur l’échange Blanqui/Darboy pour le Journal Officiel (« le nôtre », précise-t-il) du 27 avril, il a utilisé des lettres, des documents, qui seront utiles, pense-t-il, aux historiens. Pendant la Semaine sanglante, il brûle ses papiers. Pas ceux-là, quand même! Il ne peut pas non plus les conserver. Il décide de les remettre à Benjamin Flotte.

La rue Saint-Séverin est à deux pas.

Nous entrons chez Glaser.

Personne.

Quel contraste avec les bruyantes tables d’il y a quelques jours!

Où sont les uniformes, les galons, les écharpes rouges?

Nous nous asseyons, silencieux, le cœur serré.

Je remets à Flotte les lettres de l’archevêque et le billet de Lagarde.

— Je te les rendrai — me dit le vieux camarade — quand nous nous reverrons…

Je ne revis jamais Flotte.

J’ignore en quelles mains sont tombées les lettres.

Je ne devais plus, depuis ce jour du 23 mai 1871, franchir la petite porte, aux barreaux de bois peints en vert, de la brasserie de la rue Saint-Séverin — de chez Glaser, comme nous disions.

*

Toutes les citations non explicitement attribuées dans cet article sont de Maxime Vuillaume.

À proximité de la brasserie Saint-Séverin, Saint-Michel (le bien) terrasse le dragon (le mal) comme la bourgeoisie a vaincu les ouvriers insurgés en juin 1848. La fontaine, à son inauguration en 1860, comportait aussi deux aigles — et ce symbole-là a disparu le 5 septembre 1870, comme le raconte Maxime Vuillaume. La gravure de couverture, due à Charles Blanc, montre la fontaine à son inauguration.

Livres cités et utilisés

Bauer (Henri), Mémoires d’un jeune homme, Bibliothèque-Charpentier (1895).

Ginisty (Paul), Paris intime en révolution, Librairie Charpentier et Fasquelle (1904).

Vuillaume (Maxime)Mes Cahiers rouges Souvenirs de la Commune (avec un index de Maxime Jourdan), La Découverte (2011).

Rogeard (Auguste), Les Propos de Labiénus, Publication de La Rive gauche (1865).