Arthur Arnould était un journaliste républicain. La souveraineté populaire est un leitmotiv de ses articles dans La Marseillaise à la fin de l’Empire, dont j’ai reproduit la plupart (voir ici la série Aujourd’hui dans La Marseillaise). Il en a écrit beaucoup — il a agi comme rédacteur en chef après l’emprisonnement de Rochefort et Grousset.

Il était aussi l’époux de Jenny Matthey, vous savez, l’institutrice, mais si, vous savez, qui vendait des poulets, à Genève, du temps de la proscription communaliste.

Entre La Marseillaise et les volailles, il y a eu la Commune.

Arthur Arnould a été élu à l’assemblée communale par le quatrième arrondissement.

Il s’est prononcé, dès la première réunion et avec Albert Theisz pour la publicité des séances. Lui et ses collègues du quatrième ont réuni leurs électeurs, après le « manifeste de la minorité« , pour leur rendre compte et écouter leur avis — qui fut de retourner aux séances à l’Hôtel de Ville. On voit qu’il tenait au « mandat impératif ».

Il a rendu compte, après les poulets, en 1878, de son expérience dans le livre « Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris », dont il est question ici. J’aime beaucoup ce livre, parce qu’il est à la fois parlementaire et populaire, à l’image des deux exemples que je viens de citer. Le journaliste Arthur Arnould regarde comme un témoin,

C’est là ce que j’ai cherché à établir, à faire comprendre, à faire toucher du doigt, dans ces Notes et Souvenirs personnels, m’attachant à ne raconter que ce que j’avais vu, constaté par moi-même, avec toute l’impartialité dont je suis capable,

écrit-il dans son Avant-propos. Et, plus loin,

Mon intention n’a jamais été d’écrire une histoire proprement dite de la Commune, mais simplement de réunir mes souvenirs personnels, et de dire sincèrement ce que j’ai vécu, ce que je crois intéressant, pour bien dégager l’idée communale.

Y manque-t-il vraiment la distance de l’historien? Pas sûr! Voici ce qu’il écrit au sujet du décret sur les familles (j’y ai déjà consacré un article, avec cette même citation):

Ce fut peut-être une des plus grandes audaces de la Commune, car elle tranchait ainsi radicalement une question de morale, et jetait le jalon d’une modification profonde de la constitution actuelle de la famille.

Ce décret, en élevant la femme au rang de l’homme, en la mettant, aux yeux de la loi et des mœurs, sur un pied d’égalité civile absolue avec l’homme, se plaçait sur le terrain de la morale vraie, et portait un coup mortel à l’institution religioso-monarchique du mariage tel que nous le voyons fonctionner dans la société moderne.

C’était aussi un acte de justice, car il est temps d’en finir avec cet inique préjugé, cette barbarie de la loi, qui, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le concubinage, par opposition au mariage légal, ne frappent que les faibles: la femme séduite, l’enfant innocent.

L’union de l’homme et de la femme doit être un acte essentiellement libre, accompli par deux personnalités responsables. Dans cette union, les droits comme les devoirs doivent être réciproques et égaux.

Quand un homme devient l’amant d’une femme et la rend mère, cette femme est sa femme, ses enfants sont les siens.

Puisque la société ne frappe point l’amant, pourquoi prétend-elle frapper la maîtresse, pourquoi frappe-t-elle les enfants qui, sans doute, n’ont point demandé à naître?

Ce côté journaliste et témoin est peut-être pourtant la raison pour laquelle ce livre est si mal connu. Voici, côté « parlementaire », les aspects humains et triviaux de l’expérience des membres de la Commune,

Se figure-t-on quelle fut notre existence pendant ces soixante-douze jours? Quel travail écrasant absorbait et brisait notre cerveau?

Comme membres de la Commune, nous siégions généralement deux fois par jour.

À deux heures, et le soir jusque bien avant dans la nuit.

Ces deux séances étaient interrompues par le temps strict de prendre un peu de nourriture.

En plus, chacun de nous faisait partie d’une commission représentant le travail des divers ministères, et chargée de l’administration d’un de ces départements, instruction publique, guerre, subsistances, relations extérieures, police, etc., dont la direction eût suffi pour employer les forces entières d’un homme.

D’autre part, nous étions maires, officiers de l’état-civil, chargés d’administrer nos arrondissements respectifs.

Beaucoup d’entre nous avaient des commandements dans la garde nationale, et il n’est pas un de nous, peut-être, qui, à chaque instant, ne dût courir aux avant-postes, aller dans les forts, pour encourager les combattants, écouter leurs réclamations, y faire droit, ou juger par lui-même de la situation militaire.

Chacun d’entre nous, dans ces conditions terribles où la moindre erreur, le moindre faux mouvement pouvaient tout compromettre, avait donc à assumer, à mener à bien mille travaux de nature diverse, qui eussent suffi à occuper huit ou dix hommes.

Nous ne dormions pas. Pour mon compte, je ne me rappelle pas m’être déshabillé, couché, dix fois dans ces deux mois. Un fauteuil, une chaise, un banc, pour quelques instants souvent interrompus, nous servait de lit.

Et côté « populaire », quelques notations:

La Révolution, c’est le peuple; la Commune, c’est le peuple; la démocratie, le socialisme, c’est le peuple!

À côté des actes passagers et souvent discutables accomplis par les individus, il y a la pensée, la volonté de la foule.

Que pensait-elle?

Que voulait-elle?

Tel est le problème que je me suis efforcé d’étudier et de dégager dans ces pages.

Et, plus tard,

Il fallait une direction ferme, dictatoriale, pour la question militaire.

En dehors de là, il fallait vivre avec la foule, la consulter, s’imprégner d’elle. De ce contact avec la foule eût jailli l’étincelle qui devait éclairer nettement pour tous la route à suivre.

La première fois que j’ai lu ce livre, c’était dans une très vilaine numérisation par Gallica d’une édition des années 80. Gallica propose aujourd’hui une belle numérisation de l’édition originale en trois volumes (pour trouver ces trois volumes, cliquer ici) — Kistemaeckers, petite bibliothèque socialiste, vendue 1 franc le volume.

Pour ceux qui préfèrent le papier, sur lequel on peut crayonner, Klincksieck a réédité le livre fin 2018 (290 pages, 27 euros). Comme souvent dans ce type de réédition, il y a des coquilles et il n’y a pas d’index. Je me permets de signaler que la dernière relecture permettant de fabriquer l’index d’un livre permet aussi de repérer quelques-unes des coquilles subsistantes…

Pour ceux qui préfèrent le papier, il y a aussi la préface.

Car, comme souvent aussi il y a une préface récente. Je me suis énervée une fois, plutôt discrètement, contre une autre préface chez cet éditeur. Cette fois-ci, la belle préface est due à Bernard Noël (entre mille autres choses auteur du Dictionnaire de la Commune) et je ne résiste pas au plaisir de vous en citer deux extraits.

La volonté d’être active au service du peuple et de subordonner le législateur au citoyen fait de la Commune un exemple unique dans l’histoire des révolutions. Elle demeure la seule à ne s’être jamais érigée en gouvernement centralisateur et perd cette qualité avec l’élection du Comité de Salut public.

Ce livre d’Arthur Arnould n’est pas seulement une Histoire de la Commune, c’est le relevé sur le vif d’une expérience révolutionnaire unique puisqu’elle substitue le social au politique et laisse le pouvoir et l’autorité au profit de l’association, du partage et de la liberté. Ce choix et le changement des rapports humains qu’il implique firent de la Commune une révolution qui changeait la vie au lieu de n’avoir que le projet de ce changement.

Bref, sur écran ou sur papier, lisez l’Histoire populaire et parlementaire d’Arthur Arnould!

*

Arnould (Arthur)Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, Bruxelles, Librairie socialiste Henri Kistemaeckers (1878), — réédition avec une préface de Bernard Noël, Paris, Klincksieck (2018).

Lefrançais (Gustave)Étude sur le mouvement communaliste, Neuchâtel (1871), — réédition avec une préface de Jacques Rougerie, Paris, Klincksieck (2018).

Noël (Bernard)Dictionnaire de la Commune, Flammarion (1978).