… deux placards infâmes, dont l’un annonçait nos revers, avouait la trahison de Bazaine, démentie impudemment la veille, dont l’autre concluait à la paix.
Au petit jour du 31 octobre, tout Paris lut ces affiches. Un frisson d’indignation parcourut la populeuse cité. On comprit qu’il y avait trahison.

C’est ce qu’écrit Gustave Flourens, à propos de l’affiche que vous voyez ici en couverture et que j’ai copiée dans un livre de Murailles. Et nous voici au 31 octobre.

Le 31 octobre… mais j’en ai déjà parlé. Voir sur ce qu’en dit La Patrie en danger en son numéro daté du 2 novembre, cet article, sur ce qu’en dit Blanqui lui-même, en son journal, le surlendemain, celui-ci — et sur ce qui s’est passé dans le dix-neuvième arrondissement encore celui-ci.

Je le raconte à nouveau, suivant d’autres narrateurs, Gustave Flourens, d’Irisson d’Hérisson et Georges Duveau. Et comme « le 31 octobre » a duré jusqu’au petit matin du lendemain 1er novembre, la relation ici en fait autant…

Le comte d’Hérisson nous dit:

Pour bien comprendre l’effet désastreux que produisit sur l’opinion la perte d’une position plutôt morale que stratégique, il faut se rappeler que, le même jour où nous perdîmes le Bourget [sur Le Bourget, voir notre article du 28 octobre], les Parisiens purent lire dans l’Officiel: 1° l’annonce de la capitulation de Bazaine [à Metz]; 2° la nouvelle du retour de M. Thiers arrivant de parcourir l’Europe et apportant, de la part des puissances neutres, des propositions d’armistice.
[…]

L’esprit public s’enflamma comme s’enflamme une traînée de poudre. L’occasion était belle pour les émeutiers.

Je suis maintenant Georges Duveau:

Sur la place de Grève toute circulation est devenue impossible.

Des drapeaux, des pancartes énormes dominent toutes les têtes; on y lit: Vive la République! Pas d’armistice! La Commune! Mort aux lâches! La levée en masse! (Ducrot.)

Les gardes nationaux pénètrent dans l’Hôtel de Ville. Trochu, qui était au premier étage, descend à leur rencontre, harangue les insurgés. Les vociférations reprennent de plus belle.

Pas d’armistice! Vive la Commune!

[…]
Trochu remonte dans la salle où le Gouvernement discute des élections municipales. Discussion confuse: on adopte le principe des élections, mais on ne se prononce pas sur la date. Étienne Arago va au-devant des envahisseurs, croit les apaiser en leur annonçant les élections; il est injurié, bousculé, il revient, penaud, vers le Gouvernement […]

Il est environ 4 heures. Trochu et ses collègues se sont enfermés à clef; mais la porte cède vite, les tirailleurs de Flourens font irruption. Millière, Lefrançais, Maurice Joly, Jules Alllix, conduisent des groupes plus ou moins bruyants. Les membres du Gouvernement, debout, protestent contre la violence qui leur est faite. Dans la confusion, Rochefort, Eugène Pelletan, puis Emmanuel Arago, s’esquivent. Trochu, Jules Favre, Jules Simon, Garnier-Pagès, Jules Ferry, sont pressés dans l’embrasure d’une fenêtre. Cependant, on leur apporte des chaises. Ils vont ainsi rester attablés pendant une interminable soirée au milieu de gardes nationaux qui parfois les couchent en joue, mais plutôt par malice que par volonté délibérée de les tuer. Flourens monte sur la table, fait claquer ses bottes, va, vient, gesticule, projette de constituer un nouveau Gouvernement. Après de longues palabres, les insurgés semblent se mettre d’accord sur la liste suivante: Dorian, Flourens, Mottu, Victor Hugo, Louis Blanc, Delescluze, Blanqui, Avrial, Raspail, Ledru-Rollin, Félix Pyat, Millière, Ranvier, Rochefort.

Mais le temps passe. Flourens reste indécis, perplexe. Le général Le Flô arrive, se nomme, et très en forme, déclare:

Je suis le ministre de la Guerre; je veux prendre ma place parmi mes collègues.

Le Flô demande alors une chaise que les insurgés lui apportent gaiement. Et il entame une conversation avec Jules Simon, ce dernier un peu pantois devant la sérénité du général.

Ici, Duveau ne résiste pas au plaisir de citer Flourens, ce que je vais faire aussi. Je commence un peu avant lui (et je ne censure pas les méchancetés sur Trochu!). On demande à Flourens d’aller au salon dans lequel le Gouvernement était prisonnier. Je rappelle qu’il parle de lui à la troisième personne. Gustave Flourens:

Là, il vit un bien odieux spectacle: des imposteurs qui, depuis deux mois, se jouaient de la bonne foi d’un peuple, et qui cherchaient, quoique pris en flagrant délit de trahison, à le jouer encore. Cependant, ils avaient beaucoup perdu de leur morgue et de leur jactance habituelle.

Jules Ferry, debout, gesticulait, s’époumonait, débitait des lieux communs sur la nécessité de l’union et de la concorde. L’écume lui venait aux lèvres, il se donnait beaucoup de peine, et n’émouvait personne. Plus calme, au moins en apparence, Jules Favre était assis à côté de lui. Pour se donner une contenance, il tenait une plume, et traçait sur le papier des figures géométriques. Mais sa face était décolorée, son regard, si hautain d’ordinaire, était humble et timide, ou parfois s’illuminait d’un éclair de haine sournoise et féroce. Le troisième Jules, le philosophe Jules Simon, tout piteux et déconfit comme un écolier pris en faute par son magister, pelotonné sur lui-même et ne faisant qu’un avec son siège, cherchait dans sa philosophie des remèdes à cette aventure, et n’en trouvait pas.

Le quatrième Jules, le guerrier Jules Trochu, n’avait pas l’air à son aise du tout. Assis à l’extrémité de la table, il tournait le dos à ses collègues et le visage au peuple, afin de ne plus voir personne. Tout entier à sa fervente prière, il recommandait son âme à Dieu, il promettait à Notre-Dame d’Auray de beaux cierges, de belles robes de dentelles toutes neuves, si elle l’arrachait à ce péril. Il ne disait rien, il ne songeait même plus à son plan, il n’attendait de secours que d’en haut. Il ôta un moment de dessus son visage sa main droite qui le couvrait obstinément. Ce fut pour arracher son crachat qu’il mit en poche. Sans doute un vœu à la sainte Vierge, il s’engageait à renoncer aux vanités de ce monde, une fois sauvé, à s’en aller, dans quelque couvent de la Trappe, glorifier Jésus tout le jour. Hélas! promesse oubliée, comme tant d’autres.

Flourens passe ensuite en revue, sans pitié, « le vieux Garnier-Pagès », Pelletan « brillant par son absence », Tamisier qui « ne comprenait rien » et Emmanuel Arago, « cette grande nullité ». Et je reviens à Duveau:

Jules Simon était particulièrement insulté. Des gardes nationaux le harcelaient au sujet de Mottu. L’altercation tourna même au pugilat [Nous l’avons vu dans notre article du 20 octobre, les gardes nationaux des quartiers populaires aiment Mottu!].
[…]

À 8 heures, un bataillon gouvernemental, le 106e, que les rouges appelleront plus tard le bataillon des sacristains [Flourens dit: des marguilliers] se dirige vers l’Hôtel de Ville et parvient dans la salle où est prisonnier le Gouvernement. Une vive bousculade se produit, mais aucun coup de feu n’est tiré. Une certaine cordialité règne même entre les éléments antagonistes de la garde nationale. Des officiers du 106e voulant donner à leurs hommes éparpillés diverses consignes de service, les gardes insurgés transmettent ces consignes; Ibos, le commandant du 106e, n’ayant pas mangé depuis de longes heures, il est pris d’une défaillance, on lui apporte un verre d’eau sucrée qui le rétablit. Ibos monte alors sur la table où parade Flourens;

[Si vous n’avez jamais vu Flourens sur cette table, rendez-vous à la couverture de cet article ancien.]

Ibos et Flourens parlent tous les deux en sens naturellement contradictoire. Ibos n’est pas écouté, et, comme vraisemblablement la table gouvernementale qui supporte les orateurs est faite de tréteaux, des insurgés font balancer le commandant du 106e, cependant que Flourens, toujours debout, domine le tumulte. Néanmoins, à la faveur de cet incident, Ibos et ses hommes réussissent à dégager Trochu et Jules Ferry.

[J’abrège. Ducrot veut faire intervenir l’armée.] 

Trochu s’y opposa. Il invita Ducrot à se tenir tranquille et à ne s’occuper que de la défense contre les Prussiens.

L’affaire de l’Hôtel de Ville doit se régler, disait Trochu, entre les divers éléments de la garde nationale. Nous ne devons pas faire intervenir l’armée régulière; sinon c’est la catastrophe.

Tamisier retenu à l’Hôtel de Ville, la garde nationale n’a pas de chef, Trochu nomme Roger du Nord à ce poste. Ce qui fait tiquer Jules Ferry, le Roger en question étant connu comme monarchiste. Il prend lui-même, comme préfet de la Seine, le commandement. Je redonne la parole à Duveau:

Dorian signe, en compagnie de Magnin, de Schœlcher, d’Étienne Arago, une affiche qui annonce les élections municipales pour le lendemain. Survient Blanqui, qui prend possession du cabinet d’Étienne Arago, rédige des décrets et joue pendant deux heures au chef de Gouvernement.

Ici Duveau a omis un épisode que je dois copier dans le livre de Flourens:

Pendant qu’une partie des sacristains d’Ibos délivrait Trochu, quelques-uns de leurs camarades virent passer un petit vieillard, d’apparence frêle, mais à regard énergique et à cheveux blancs vénérables. « Voilà Blanqui! » s’écria l’un d’eux. Aussitôt ces misérables se précipitent lâchement sur ce vieillard désarmé, l’accablent de coups, lui arrachent les cheveux, lui serrent la cravate jusqu’à l’étrangler et le laissent pour mort sur une banquette. Il leur vient une idée. N’osant l’achever là, ils l’enlèvent: « Place à un malade, messieurs; laissez passer un malade »; et ils emportent hypocritement Blanqui respirant à peine, comme s’ils voulaient lui porter secours, le reconduire chez lui.

Averti par Jaclard de cette infamie, Flourens envoie des tirailleurs dégager Blanqui. Celui-ci arrive, boit un verre d’eau, et se met immédiatement au travail.

Nous pouvons redonner la parole à Duveau:

L’attente est longue, et vers minuit…

Ah! minuit, c’est demain, la suite à demain, donc!

Livres cités

Flourens (Gustave)Paris livré, Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1871.

Murailles politiques françaises, Paris, A. Le Chevallier (1873-1874).

D’Hérisson (Maurice d’Irisson), Journal d’un officier d’ordonnance: juillet 1870-février 1871, Ollendorff (1885).

Duveau (Georges)Le Siège de Paris, Hachette (1939).

Cet article a été préparé en juin 2020.