Voici donc Cendrine (voir notre article 0).
Les Droits de l’homme, 373, 16 avril 1878.
Suite de l’épisode précédent.

La civière était dans l’escalier, et, quelques minutes après, Cendrine vit déposer son père, livide et presque évanoui, sur le lit. Il avait la cuisse cassée. Une planche d’échafaudage, trop vieille, s’était brisée sous son pied; il était tombé de la hauteur de deux étages. Les voisins répétaient:
— Il devait se tuer! C’est un grand bonheur qu’il n’ait pas eu plus de mal!
Marguerite pleurait et embrassait son mari, sans répondre à tout ce qu’on lui disait, et elle pensait:
— Oui, je suis heureuse qu’il ne soit pas mort; mais c’était déjà trop du chômage d’hiver, nous voilà perdus!

Quelque temps après, le père partait pour l’hôpital, non sans avoir une dette chez le pharmacien et avoir épuisé les derniers sous de la dernière paye. Et Marguerite restait seule avec son aiguille, qui lui rendait au plus 75 centimes par jour; car elle ne faisait que de la grosse lingerie, seule avec le vieux père qui ne gagnait rien, et les cinq enfants! Elle faillit en devenir folle, et le lait qu’elle donnait encore au petit Jacques se tarit. Quelles ressources invoquer? Le bureau de bienfaisance? Elle répétait avec désespoir:
— Nous n’avons jamais mendié! jamais mendié!

Il le fallut pourtant; il fallut que, rouge de honte, humiliée, elle perdit son temps en courses, en démarches, après lesquelles, au bout de quinze jours, elle obtint dix livres de pain par mois.
— Nous ne pouvons rien de plus; nous sommes écrasés de pauvres, disait l’administrateur.

On avait conseillé à Marguerite de réclamer une indemnité de l’entrepreneur au service duquel était son mari. Elle adressa elle-même sa demande, espérant mieux toucher cet homme. C’était un enrichi, qui avait, disait-on, plus d’un million. Elle eut grand’peine à le rencontrer, car on lui répondait toujours:
— Monsieur n’y est pas.
Elle qui avait tant besoin de son pauvre temps, revenir encore! Mais elle se disait: « Mes enfants mourront de faim si je n’ai point de secours. »

Enfin, elle le rencontra, au moment où il sortait, et, tremblante, lui dit sa réclamation, sa misère. Tout parlait en elle: sa face creusée, ses yeux rougis de larmes et de travail, ses pauvres vêtements fripés, bien qu’elle eût mis ce qu’elle avait de plus propre. Mais cet homme trouva seulement que cela était laid et désagréable à voir, et d’un ton furieux il répondit à la pauvre femme:
— Ça ne me regarde pas, moi; pas du tout! Laissez-moi tranquille! Je ne suis pas le garant des maladroits!
Puis, la regardant avec un air de mépris et d’indignation, il ajouta:
— Il faut que vous ayez bien peu de dignité pour quémander ainsi! (1)
Marguerite s’enfuit tout en larmes, éperdue de honte et de désespoir.

— C’est pourtant bien la faute de l’entrepreneur, disaient les voisins, puisque, si les planches eussent été bonnes, elles n’auraient pas cassé sous le poids de votre mari. Il faut faire un procès.
Un procès à cet homme riche! Bons dieux! Mais, pour un procès, il faut de l’argent et du temps. Marguerite n’avait ni l’un ni l’autre. Elle regrettait assez déjà le temps perdu, et les enfants criaient la faim. Non! eût-elle même été sûre de gagner, elle ne pouvait pas; et elle avait trop de chances de perdre. Il n’y avait pas d’autre témoin de l’accident que les ouvriers. Oseraient-ils témoigner contre leur patron? Et, après un acte si audacieux, Pierre, une fois guéri trouverait-il de l’ouvrage? À la réflexion, les gens sages conseillèrent à Marguerite de ne rien faire, et d’elle-même elle avait déjà pris ce parti.

Heureusement, on s’aide entre pauvres gens. Il est d’usage parmi les ouvriers, au moins ceux des grandes villes, de venir en aide par des souscriptions, à ceux des leurs qui sont victimes d’accidents, et un beau jour, Marguerite vit entrer un brave homme, à figure timide et joyeuse tout ensemble, qui lui mit dans la main 52 francs, produit de la collecte faite dans le chantier et dans un chantier voisin. Cela rendit cœur à la pauvre femme et les sauva pour le moment; mais, avec la dette chez le pharmacien, qu’il fallut payer, et tout l’arriéré, cette somme fut bien vite épuisée.

Alors, ce fut une situation épouvantable. La pauvre malheureuse ne bougeait de la couture et s’y tenait jusqu’après minuit. Le sommeil la prenait sur sa chaise; elle se jetait alors sur son lit une heure ou deux; c’était tout. Mais, gagner le pain de six personnes, elle n’y pouvait suffire; avec cela qu’on lui faisait attendre l’ouvrage quelquefois. Le pain de 4 livres valait alors 12 sous. Elles en auraient bien mangé deux, sans se gêner, n’ayant rien autre chose. Mais il n’y fallait pas penser. Le travail de Marguerite n’allait jamais, avec tant d’efforts, à plus de vingt, vingt-deux sous, et cependant, il fallait acheter de l’huile d’éclairage, un ou deux sous de lait pour le petit Jacques, un peu de savon, du bois, si l’on pouvait.

Marguerite fit alors ce qu’elle n’avait jamais voulu faire: elle mit ses deux aînés à la fabrique de tissage pour être rattacheurs, c’est-à-dire pour nouer dans le métier les fils qui se rompaient. La journée des enfants qui faisaient cela était naturellement aussi longue que celle de l’ouvrier, c’est-à-dire de douze à seize heures. Il fallait rester tout ce temps-là accroupi sous le métier, trop bas pour qu’aucun d’eux, même le plus petit, pût s’y tenir debout. Pour ces pauvres enfants, c’était une torture; on reconnaissait partout ceux de la fabrique à leur pâleur, à leur rachitisme. On les reconnaissait aussi à leur effronterie, à leur malice, à leurs propos grossiers et indécents. Marguerite avait dit souvent: — Non, jamais mes enfants n’iront là, mieux vaut souffrir de la faim. — Et pourtant, devant la faim, elle céda. Comment résister, au milieu d’enfants qui pleuraient pour avoir du pain? Donc, Cendrine et Paul partirent, à sept et neuf ans, les voilà ouvriers, chargés de gagner leur subsistance, et une partie de celle de la famille.


(1) Le fait et la réponse sont historiques [note d’André Léo].

À suivre

*

J’ai utilisé le paragraphe en vert au début livre d’Eugène Varlin

Varlin (Eugène)Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871, Écrits rassemblés et présentés par Michèle Audin, Libertalia (2019).

J’ai photographié l’image de couverture dans le catalogue

Kollwitz (Käthe)Je veux agir dans ce temps, Musées de la ville de Strasbourg, Strasbourg (2019).

— je remercie Anne Bocourt, Lize Braat et toute l’équipe des éditions des musées de Strasbourg pour leur aide et leur générosité pendant la préparation de l’illustration de ce « feuilleton ».

Lire l’introduction

Lire les épisodes précédents,
(1) mariage, chômage
(2) ils eurent beaucoup d’enfants
(3) accident du travail