« E. Appert, photographe de la magistrature », était un voleur. Voyez ces deux articles du Petit Journal. Le 1er décembre 1869, d’abord. Nous sommes en plein dans une célèbre affaire, celle de l’assassinat à Pantin de toute une famille. L’assassin présumé, Jean-Baptiste Troppman, est la vedette absolue de la presse. Le journaliste Thomas Grimm le décrit, longuement: 

C’est dans un de ces moments où l’assassin est absorbé par ses réflexions, que M. Appert, peintre photographe de la magistrature, a fait le portrait de Troppmann.
Ce portrait, je l’ai sous les yeux. On a fait de Troppmann beaucoup de photographies de fantaisie; il y en a à peine deux ou trois de vraies, et la reproduction en est interdite. La figure du criminel se détache sur le mur de sa prison. Ce mur est crépit et râpeux […]

Nous aussi, nous l’avons sous les yeux. Le voici (deux fois):

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi deux fois? Parce que je l’ai trouvé deux fois, sur Gallica et au Musée Carnavalet. Ça vous semble être presque le même? Eh bien, revenons au Petit Journal, deux jours après, le temps qu’un lecteur de l’article réagisse:

[…] Seul, j’ai reçu de la justice la mission de reproduire par la photographie les traits de l’inculpé Troppmann à Mazas. L’ordonnance qui me confère la mission est du 8 octobre. L’opération a eu lieu le 9. Les épreuves ont toutes été fournies par moi pour les besoin de l’instruction. Elles portent toutes ma signature.
Un premier dépôt a été fait au ministère de l’intérieur par M. le procureur impérial le mardi 13 octobre. Enfin, le dépôt légal a été opéré par moi […]

JULES VERRIER,
expert-photographe près les Cours
et Tribunaux, 38, rue du Petit-Parc,
au Grand-Montrouge (Seine).

Et le journal a confirmé avoir reçu toutes les pièces authentiques à l’appui de la lettre de Jules Verrier. Nos deux photographies sont attribuées, par le musée Carnavalet à Jules Verrier et par la BnF à E. Appert — et en effet, elles figurent sur des cartes des deux photographes. 

Jean-Baptiste Troppmann a été condamné et exécuté en public le 19 janvier 1870, en pleine affaire Victor Noir. E. Appert, qui avait volé la photo de Troppmann par Verrier, a truandé la photo de Victor Noir par Carjat, nous l’avons vu (ici et ). Sans s’inquiéter, ni être inquiété le moins du monde. 

Je gagerais qu’il avait pris de l’embonpoint lorsque, en 1872, il attaque Le Monde illustré. Le voici voleur volé! Il trouve que la publication de certains de ses clichés dans l’image « les hommes de la Commune » (celle qui fait la couverture du premier article de cette série) pourrait lui rapporter un peu plus d’argent — l’hebdomadaire aurait vendu 200 000 exemplaires de ce numéro (à 35 c.). « M. Appert » demande 50 000 francs. Le procès a eu lieu le 28 août 1872, on en trouve compte rendu dans La Gazette des tribunaux du 28 octobre 1872. On y apprend (ou Appert prétend) que 

Tous [les prisonniers] lui cédèrent pas écrit la propriété de leur portrait; ils l’autorisèrent à en faire la publication, et lui réservèrent expressément le droit de poursuivre les contrefacteurs. En échange, ils exigèrent la remise d’un nombre illimité d’exemplaires de leur photographie, puis les portraits de leurs camarades, enfin différentes reproductions faites par M. Appert des scènes criminelles auxquelles ils avaient participé.

Je ne suis pas sûre d’y croire complètement. L’avocat aurait ensuite lu des lettres « écrites dans ce sens par Lullier, Ferré, Dacosta, François, Tony-Moilin, Régère, etc. » Mais non, sûrement pas Tony-Moilin… d’ailleurs aucun d’eux n’était là pour démentir. 

Ça n’a sans doute pas gêné autant les juges que moi. Pourtant, non seulement, il perd ce procès, mais il est lui-même condamné à 500 francs de dommages et intérêts (et aux dépens). 

J’avais annoncé que je reviendrais à la question: mais qui était donc E. Appert? Ils sont deux frères, à peu près indiscernables, Eugène et Ernest, et le photographe n’utilise que l’initiale de son prénom. Alors, Eugène ou Ernest? Peut-être, un moment, les deux: le 3 octobre 1865, Ernest est témoin au premier mariage d’Eugène et tous deux indiquent comme profession « photographe ». Quand Gromier en parle à propos de 1871 (comme nous l’avons vu dans cet article), c’est au singulier — mais il se pourrait que les deux frères se soient partagé, soit les modèles, soit le reste du travail. Au cours du procès de 1872, il n’y a qu’un « M. Appert ».

Et, en tout cas, à la fin, il n’y a plus qu’Ernest Appert.

À la fin? J’ai parcouru le Bottin, qui annonce fidèlement un « E. Appert, 24 rue Taitbout »… qui devient une « Veuve Appert », à la même adresse, en 1892, puis plus de trace d’Appert à cette adresse. Ernest Appert est mort, photographe, 24 rue Taitbout (précise son acte de décès) le 15 janvier 1890. Eugène Appert a vécu jusqu’en 1905. 

Dans le prochain article nous ferons un saut dans le temps…