Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

6. Vendredi 24 décembre 1869

Pas très bien relu, ce journal, qui annonce « Vendredi 6.– N°24 Décembre 1869 », à nous de remettre dans l’ordre !;

Ernest Lavigne est l’auteur de l’article de tête, son « Courrier d’aujourd’hui », dans lequel il demande aux agents de l’empire, qui disent avoir la providence avec eux, de la garder ;

Habeneck ironise sur

la partie de quatre coins qui se joue entre l’empereur, M. Rouher, le centre gauche, le centre droit, dont M. Ollivier nous paraît être le pot ;

Arnould revient sur l’interpellation de Rochefort contre l’expulsion du proscrit espagnol José Paúl y Angulo, qui annonçait le retour de la République, et surtout sur les hurlements de journaux de droite et leur désir de faire revenir les Bourbon ;

dans la revue de presse, Bazire rapporte la vente du mobilier de Gambon, lue dans la lettre de celui-ci que Le Rappel a publiée, et d’ailleurs, le même Gambon, ainsi que Garreau sont convoqués à la suite d’une réunion publique ;

Millière revient à sa « Question sociale » pour y expliciter « notre programme » ;

c’est « Son Excellence Monsieur Schneider » qui préside les deux séances du Corps législatif dont le journal publie le compte rendu ;

parmi les nouvelles diverses, le ciel est très nuageux et brumeux, horribles histoires, de deux jeunes filles violées par des policiers, et d’une autre qui s’est jetée à la Seine parce que ses parents ne lui pardonnaient pas la « faute » qu’elle avait commise ;

je passe les théâtres, et les annonces, pour le chauffage par le gaz aérifuge notamment.

En attendant que l’actualité devienne plus « excitante », je continue à faire le tour des rubriques. Je choisis pour aujourd’hui de présenter « La Chambre », celle de Germain Casse, sur lequel je ne résiste pas à citer une de ces descriptions dont Lefrançais, qui le déclare ici vaniteux, là farceur, ailleurs, servile agent de Jules Favre, avait le secret : il

peut être, sans s’en douter, tour à tour communiste, mutualiste et… avocatiste. 

Difficile aussi d’oublier sa réponse au Figaro (24 août 1871), citée dans un article précédent.

Il est question dans ses notules du jour, des députés qui espèrent (ou pas) devenir ministres. Outre Émile Ollivier, Clément Duvernois, Vendre (je vous laisse imaginer le plaisir que j’ai eu à chercher, sur internet, « Vendre député »), Jubinal. Dugué de la Fauconnerie (je vous laisse imaginer aussi les innombrables mentions de la (Fau)connerie de l’empereur, ici ou là dans le journal).

LA CHAMBRE

Il ne nous sera jamais possible de prendre au sérieux ce qu’on est convenu d’appeler les délibérations du Corps législatif.

Et dût-on nous dire que nous ne sommes pas des hommes politiques, j’avoue que nous n’avons nul goût à en faire un compte rendu détaillé pour nos lecteurs ; que nous n’ajoutons aucune foi à l’importance de ces travaux.

Cette façon d’agir convient mieux aux apprentis parlementaires qui viennent apprendre des maîtres l’art de faire plus tard la chasse aux portefeuilles.

Nous n’avons pas la prétention de pousser nos amis au pouvoir, ni celle d’amender le gouvernement.

Bancel lui-même craint ses présents.

Notre rôle est tout simple.

Dévoiler l’arbitraire de ce régime qui, pendant vingt ans, s’est efforcé de pervertir le sens moral en France ; montrer tout ce qu’on nous avait appris à regarder comme sacré s’écroulant au seul souffle de l’honnêteté ; marquer la gauche du sceau de l’impuissance ou de la complicité ; faire voir la stérilité et le danger du parlementarisme, et appeler le peuple à tirer la conclusion.

Si nous faisons cette besogne, nous pourrons nous consoler de n’avoir pas en nous l’étoffe d’hommes d’État.

La Chambre a fait un effort. Elle a promis de venir demain à une heure au lieu de deux heures. Mais le président a cru devoir recommander l’exactitude aux députés avec insistance.

Les ministres ont l’air triste. Le pauvre Forcade surtout. La droite repousse les avances d’Ollivier.

Duvernois se tient à l’écart ; il cause à peine avec quelques collègues ; il se promène seul et tâche de prendre un air digne… Il ressemble à un homme qui cherche une place.

Hier au dîner du vainqueur de la France, il a été annoncé que le ministère serait constitué avant la fin de la session extraordinaire.

Les chefs sont retirés sous leurs tentes, aussi les soldats sommeillent. Vendre ne se fait plus entendre ; il a disparu.

Jubinal s’endort.

Dugué de la Fauconnerie se tait. Depuis plusieurs jours je le cherche. Aujourd’hui il a l’air mélancolique, et son lorgnon est braqué sur la tribune des dames. Serait-il devenu amoureux ?

Jubinal dort.

M. Jules Simon reverse une larme sur le sort des gros négociants de Bercy. [Il s’agit de la place faite aux négociants en vin à Bercy, voir le compte rendu analytique des jours précédents.]

M. Picard fait une passe d’armes avec M. Magne.

M. le marquis de Piré prie la chambre de l’interrompre et M. le Président de la laisser faire. Il lance des traits au mandat impératif, au gouvernement personnel ; il parle de tout excepté du sujet. Il quitte la tribune au milieu du rire et des cris de ses chers collègues.

Jubinal dort encore.

L’assemblée a invalidé deux élections. Pourquoi ? Décidément, elle nous réserve des surprises.

Le malheureux M. Rouxin, ancien partisan de Cavaignac a été la première victime immolée.

C’est un avocat qui parle longtemps.

L’assemblée paraît résolue à le repousser. Tout le monde cause. Son discours dure une heure, et personne ne l’interrompt. Pas un très bien, pas un assez ; chassé-croisé de nos hommes d’affaires.

Jubinal dort toujours. [Sur l’invalidation de ces élections, voir le compte rendu analytique dans le journal de demain]

Il s’agissait de bancs d’huîtres. La Chambre n’a pas validé cette élection.

Toutes les candidatures officielles se brassent de la même manière, et si un préfet ou un ministre se trouve avoir trop d’imagination faut-il punir le malheureux qui faisait l’effet de l’âne de la fable.

Pauvre victime !

Le second candidat renvoyé devant ses électeurs est M. Marion, ancien agent de change, qui a signé tout récemment le programme de la gauche.

M. Marion n’est pas plus coupable que tous les agents de change de tous les pays, dit-il, tant pis pour ses collègues.

Cette invalidation a surpris le public.

Maintenant il n’est pas possible à M. Péreire d’espérer la continuation de sa présence au Corps législatif.

Quand on a trempé dans des affaires de bourse ; quand on a fait du maniement de l’argent sous l’empire un métier, on ne devrait jamais aspirer à l’honneur de représenter son pays.

Je sais bien que dans ce temps d’antagonisme et de lutte, où les gros mangent les petits, le succès fait marcher la tête haute. Il suffit d’être insolent pour éviter les huées.

M. Marion, par le seul fait qu’il a été écrasé sous le poids de ses propres coups de bourse, aurait dû comprendre qu’il ne fallait pas solliciter les suffrages de ses concitoyens.

En prenant une sébile de député pour quêter des voix, à supposer qu’il n’ait été qu’une victime du sort, il a manqué à la réserve qui convient à l’honnête homme malheureux.

GERMAIN CASSE

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L’image de couverture, une photographie (plus tardive) de Germain Casse vient de l’atelier Nadar via Gallica, là.

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Le journal en entier et son sommaire détaillé, avec l’article de Millière ressaisi, sont ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).