Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

15. Dimanche 2 janvier 1870

Une nouvelle série d’articles de tête s’inaugure, elle n’aura que deux apparitions, « Lettres républicaines », de Jules Vallès ;

Ollivier n’a toujours pas formé son gouvernement, mais on croit plus que jamais que celui-ci sera « de droite » ;

le câble (télégraphique) sous l’Atlantique se heurte au besoin de Napoléon III de contrôler les dépêches… ;

Arthur Arnould fait des suggestions de ministres ;

850 citoyens lyonnais écrivent à Rochefort et Raspail pour s’associer au projet de loi déposés par eux le 9 décembre (voir ci-dessus le journal daté du 3 décembre) ;

Victor Noir signale qu’on a prononcé huit mille divorces à Berlin cette année (on ne divorçait pas, en France) et prétend être sollicité lui aussi pour être ministre (mais il refuse) ;

Flourens revient sur la campagne du Mexique ;

nous plagiant par anticipation, le journal publie des « Éphémérides républicaines » que l’on pourrait nommer « Avant la Révolution », ou « aujourd’hui le 1er janvier 1789 » ;

Simon Dereure publie la première partie de son compte rendu de la réunion publique au profit des mégissiers, et ce que Millière a dit sur l’impôt ;

les ouvriers boulangers ont constitué leur chambre syndicale; via L’Éclaireur de Saint-Étienne on peut lire l’avis qui appelle les mineurs à ne pas voter pour élire des délégués à la caisse centrale de secours mise en place par les compagnies houillères ;

Puissant s’indigne de la mort de froid d’un forçat libéré dans un faubourg d’Auxerre, qui apparaîtra aussi dans les nouvelles diverses ;

Malardier, ancien représentant du peuple, demande la dissolution du corps législatif ;

après les nouvelles diverses et à la demande d’un grand nombre de lecteurs, Dereure fait figurer le texte de la « Marseillaise », encore un chant révolutionnaire en ce temps.

Et c’est bien sûr l’article de Vallès que j’ai choisi.

LES ÉTRENNES DE LA RÉPUBLIQUE

Quand le 2 décembre 1851, à neuf heures du matin, nous nous trouvâmes, Arnould, Chassin, Ranc et moi, en face des affiches collées par Bonaparte sur le cercueil de la République, nous regardâmes d’abord autour de nous si la foule était nombreuse et décidée. Mais Juin avait donné au peuple la juste haine de la bourgeoisie, et ce qui lui restait de force et de courage, il ne voulait pas le dépenser, ce peuple, pour sauver l’orgueil de ceux qui, sous des manteaux d’apothicaires républicains, l’avaient, vingt-neuf mois auparavant, saigné à blanc.

Nous lûmes vite dans les yeux, et sur les lèvres des hommes en blouse, que nous allions perdre la bataille. Nous déclarâmes qu’il fallait faire son devoir tout de même. Nous le fîmes comme on peut le faire quand les barricades sont rares et qu’on est neuf dans la guerre des rues. Nous avions bien soixante-quinze ans à nous quatre, et nous savions à peine comment on charge un fusil.

On échappa je ne sais comment à la fusillade et à la transportation. Je dois, pour ma part, un beau cierge à un sergent de ligne, qui me lâcha quand il pouvait me livrer aux bêtes. Sans lui, je ne serais peut-être pas vivant aujourd’hui.

Il a, depuis ce temps-là, coulé de la boue sous le pont! Nous avons vécu, génération misérable, la faim au ventre, la rage au cœur et la honte au front, sans espoir, sans soleil!

Ce n’est pas que nous ayons manqué de courage. Je ne le crois pas, sur mon honneur! Mais le peuple n’écoutait pas le mot que nous disions tout bas, dans les cénacles révolutionnaires : QUI A DU FER A DU PAIN. Nous avons pu jouer notre liberté, point notre vie : passant les uns après les autres, en veste de prison, par Mazas, Sainte-Pélagie et Lambessa, mais ne traversant point le faubourg Antoine, cartouchière au flanc, drapeau rouge en tête.

Le peuple sait ce qu’il fait. Il a payé, et payé cher, pour connaître ce que coûtent les émeutes vaincues, ce que coûtent même les victoires. Maître de Paris, le soir de Février, il faisait crédit de trois mois de misère. Trois mois après, devançant d’un jour l’échéance, on le remboursait à coups de canon, et il mangeait son dernier morceau de pain, entre deux barricades, à la fumée de trois millions de coups de fusil.

C’est donc au peuple à choisir son heure, seul il en a le pouvoir et le droit, et nous n’aurons, nous, qui, depuis dix-huit ans, avons peur de passer pour des lâches, nous n’aurons qu’à remonter vers les faubourgs, si les faubourgs remuent. Il n’y a point à leur conseiller ni à leur défendre l’insurrection. Ils font ce qu’ils veulent et ils feront ce qu’ils doivent.

Les plus hardis même — et ceux qui ont faim à ne pouvoir attendre — sont forcés de se lier les poignets, de se serrer le ventre, et de ne pas aller au-devant du danger; on profiterait de la défaite d’un peloton pour décimer l’armée sociale.

L’histoire, d’ailleurs, a peut-être changé son pas et la Révolution changé ses armes. On ne doit plus, peut-être, s’attrouper en tas, au coin des rues, et donner tout d’un coup au canon tant de chair à manger. Je ne sais trop : quand il faudra se décider, nous suivrons le peuple! mais en attendant, faut-il rester les bras croisés ?

Non.

Quoi donc faire ?

Quoi ?

Regarde passer là-bas la vache de Gambon entre ces deux gendarmes, et fais comme Gambon! Fais comme lui, et je te jure que la Révolution est sauvée.

Tu n’as pas besoin d’orateur qui t’entraîne ni de barricadier qui te commande. On ne t’appellera pas pillard ou assassin.

Tu dis :

« Dans mon âme et conscience, contre Dieu et devant les hommes, je ne dois rien à un pouvoir qui s’est mis hors la loi, je ne dois rien et ne donne rien. Pour avoir de l’argent, il faudra me voler.

C’est la résistance terrible en sa simplicité, sans cris de la foule, sans odeur de poudre, sans bruit de bataille, à moins que la foule ne fasse du mobilier une barricade, ou qu’une bête cassant sa corde, n’aille crever le ventre d’un huissier ou la poitrine d’un agent!

Cette viande ou ce bois entassés là, dans le chantier ou sur l’abattoir de l’Empire, y aura-t-il acheteur pour les retirer ? Ne seront-ils pas réduits, ces impérialistes, à chauffer avec les meubles la cheminée de l’Empereur ? Peut-être fera-t-on abattre les bœufs par les généraux, à coups d’épée, dans les Tuileries! On les mangera en salaisons, — au bout de l’an d’Alfred de Dreux ou de Cornemuse.

Le conscrit vient à son tour et dit :

Je fais grève.

Il n’achète pas des rubans pour son chapeau, et reste, le jour du tirage, derrière les bœufs.

Il faudra que l’on vienne l’arracher à l’étable et que l’on tue son chien. Il faudra couper les mains de sa mère, clouées sur son cou. C’est peut-être la fille d’un gendarme qui est sa promise. Elle criera devant son père à son fiancé : « Ne pars pas. » Rien ne dit que demain il n’y aura pas sous le même drapeau une Vendée républicaine, des tabliers de cuir et des baudriers jaunes ?

Ceux de Paris, il les faudra aller chercher au fond des ateliers, près de l’enclume ou de l’établi, et les enlever de force au travail, au travail sacré pour les jeter dans la vie fainéante des casernes.

Il traîne sur la planche et à terre des outils qui ont la langue pointue et la tête lourde; on pourrait vite en faire des baïonnettes ou des massues.

Mais non; non pas!

Il faut donner aux empoigneurs la fatigue d’une corvée infâme et non la fièvre d’un combat sanglant. Il faut qu’ils traînent la France par le collet jusque dans les corridors de leurs prisons, et qu’ils s’éreintent, et qu’ils suent : qu’ils s’y fatiguent les mains, et n’aient plus la force de lever un sabre!

Contribuables, conscrits, qu’en pensez-vous ?

Pour nous, qui n’avons connu d’autres bestiaux que la vache enragée, et louons encore nos meubles au mois, journalistes pauvres, nous ferons grève aussi. Si, dans ce que nous écrivons, les juges trouvent un jour un délit ou un crime, eh bien! nous les laisserons grossoyer à leur aise! Ils nous appelleront à leur banc, nous n’y viendrons pas; ils nous condamneront; nous verrons s’il faut choisir l’exil ou la prison, mais dans cette prison, il faudra que leurs agents nous y traînent.

Ils nous assommeront, mais la foule nous verra meurtris!

Ils nous ruineront ? — Eh bien, non pas! nous pouvons racheter au dépossédé un mobilier ou une vache, envoyer au réfractaire cent sous dans sa prison, ou faire passer du pain à l’enfant ou aux frères, aux mères ou aux femmes.

Il n’y a encore de pris qu’une vache et un veau! Nous attendons, pour manger le veau, le 21 janvier de l’Empire. Mais il faut que, dès à présent, la République ramène une vache à l’endroit où l’Empire en a volé une. Je mets les premiers dix francs que me donnera La Marseillaise pour en acheter une belle, à robe rouge, avec une étoile au front, que les paysans choisiront sur le champ de foire et conduiront en triomphe au logis de Gambon!

Citoyens, ce sont les étrennes de la République!

JULES VALLÈS

*

La photographie de Jules Vallès utilisée en couverture vient de Gallica, là.

*

Le journal en entier et son sommaire détaillé, avec la Tribune militaire de Flourens et le compte rendu de Dereure ressaisis, sont ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).