Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

23. Lundi 10 janvier 1870

Enfin La Marseillaise, comme Le Réveil et Le Rappel, est autorisée à la vente sur la voie publique ;

c’est au tour de Paschal Grousset d’écrire l’article de tête, consacré à M. Picard ;

dans les nouvelles politiques, je retiens les élections en Espagne, d’où la république devrait sortir ;

le rédacteur en chef intervient lui aussi pour se demander si l’ « opposition » accepte l’empire ;

Ernest Lavigne parle de « La Famille Bonaparte » dans un article qui va avoir des suites, mais n’anticipons pas ;

Gambon envoie la lettre de son percepteur qui, après avoir vendu (notamment) sa vache, lui doit de l’argent et espère le voir venir retirer cette somme ;

Arthur Arnould révèle les noms des normaliens après qui Grousset en avait il y a quelques jours et qui occupent désormais des places à 25,000 francs par an —

les mineurs de La Ricamarie et d’Aubin ont illuminé en l’apprenant;

Victor Noir fait la liste des décorations de Haussmann ;

dans « Les Journaux » est décrite une caricature d’André Gill, celle ci-dessus,

le boulanger rappelle furieusement le ministre de la justice [Ollivier], le petit homme est M. Thiers,

le journal (L’Éclipse) a été interdit ;

j’arrive à la « Question sociale » de Millière, qui estime que le peuple est apte à gouverner, et il l’imagine organisant lui-même la République qu’il venait de faire proclamer le 24 février 1848, puis nous dit comment il l’organisera effectivement ;

la réunion du passage Raoul n’est pas celle organisée par le citoyen Franquin, l’invitation de Varlin d’hier est reprise mais cette fois sous le titre « Société de crédit mutuel des ouvriers relieurs » ;

non, la souscription pour la vache n’est pas close ;

Achille Dubuc est toujours à Aubin ;

beaucoup de choses encore dont la suite de « L’Affaire Doineau ».

Pour aujourd’hui, je garde la lettre d’Aubin. J’avoue avoir été émue de la façon dont le journaliste Achille Dubuc a découvert la misère.

LETTRES D’AUBIN

Combien gagnent ces malheureux qui tout le jour et souvent la nuit travaillent nus dans une galerie sans air respirable, tantôt au milieu d’exhalaisons méphitiques, tantôt dans une atmosphère de 45 à 50 degrés, et sous les pieds desquels la sueur forme de la boue ?

Trois francs et trois francs cinquante centimes par jour.

Maintenant il faut tenir compte

  • d’une demi-journée de repos la semaine, l’après-midi du dimanche, soit par mois, 2 jours
  • perte de temps pour changement de travail et de chantiers, 2
  • Maladie, asphyxie, comptons deux jours par mois
  • lorsque l’homme attaqué par le mauvais air rentre chez lui et se couche 2

Total 6 jours.

Restent donc 24 jours qui, à 3 fr. 50, donnent, pour les plus heureux et les plus habiles, un résultat mensuel de 84 francs.

Pour ceux qui ne gagnent que 3 francs, 72 francs.

Pour les manœuvres à 2 fr. 50, 60 francs.

Voilà pour les travailleurs aux pièces.

À la journée, la compagnie paie les mineurs 3 francs, ce qui fait 72 francs, et les manœuvres 2 francs, ce qui fait 48.

Parfois, en buchant jour et nuit, les ouvriers aux pièces peuvent se faire des mois de 120 francs, avec lesquels on paie partout ; mais le mois suivant le mauvais air règne, les chantiers nouveaux ne sont pas prêts, ou l’homme est malade, ou il n’a que du roc et des schistes, et le mois tombe à 45 ou 50 francs.

Jamais pour un ouvrier la moyenne ne s’élève au-dessus de 75 francs.

Nous ne parlons pas des manœuvres.

Or, sur ces 75 fr. il faut déduire

  • pour l’école et l’hôpital, 2%, soit, fr. 1,40
  • Usure des outils, par jour, 25 c. 7,50
  • Si l’ouvrier travaille dans le roc, c’est 25 centimes de plus.
  • Éclairage de 10 et 12 heures de travail 7,50

Total 16, 40

Ce qui remet le mois à 58 fr. 60.

Le mineur a beaucoup d’enfants ; son excuse et son prétexte, c’est qu’il n’a que la famille pour toute joie.

M. Haussmann, M. Vaillant et consorts en connaissent d’autres moins honnêtes, mais ils gagnent… non, ils reçoivent davantage.

Comment avec 50 francs le mineur nourrit-il ses trois, quatre, cinq enfants, souvent plus ?

C’est le mystère des infiniment petits.

J’interrogeai sur ce point M. Constant, le propriétaire de l’Hôtel du Midi.

C’est un ancien mineur qui, depuis longtemps, a jeté le pic aux orties et a su se faire une petite fortune dans des entreprises autres que celles de la compagnie ; il est demeuré un excellent citoyen, toujours prêt à venir en aide à ses anciens compagnons, dont il connaît à fond les misères et les douleurs.

Il me répondit : «  IL FAUT, IL FAUT à un mineur qui travaille toute la journée dans les conditions que vous avez vues, et qui s’épuise en sueurs, il faut

  • par jour trois bouteilles de vin à 25 centimes, soit 75 cent ;
  • Deux portions, d’une valeur à peu près de 40 centimes ;
  • La soupe, 20 centimes ;
  • Le pain, près d’un kilo, soit 25 centimes.

Mais cela fait, dis-je, 1 fr. 50 cent. par jour [j’ai compté 1,60] ; il n’a plus que 1 fr. 90, il lui reste 40 centimes pour sa famille.

Ah voilà ! Au lieu de trois bouteilles on n’en prend qu’une ; elle est destinée à l’homme, à celui qui travaille ; la femme et les enfants n’en boivent pas. Lui, s’il a trop soif, s’il travaille à la chaleur, il emporte de l’eau, il s’épuise plus vite, IL DURE MOINS LONGTEMPS. Et puis, pour mieux vous renseigner, allez voir une famille à l’heure du dîner. »

C’est ce que je fis.

IL DURE MOINS LONGTEMPS ! En effet, détail caractéristique, il n’y a pas de vieillards mâles dans la vallée.

À onze heures et demie, accompagné de Favier, un gréviste inoccupé, je me présentai chez un mineur du Croff [Crol]. Il n’était pas arrivé. La soupe était devant le feu, la fricassée aussi, une bouteille de vin sur la commode. On attendait l’HOMME.

Dans les ports de mer, le pêcheur qui court le large est appelé l’HOMME ; ici le mineur, qui creuse dans les ténèbres, s’appelle aussi l’HOMME ; quelquefois on dit le père.

Je n’ai jamais pu entendre cette appellation sans être profondément touché. L’homme, le mâle, celui qui peine, qui travaille, qui livre à l’exploiteur sa sueur et son sang, et qui se tue pour nourrir la femme qui a eu confiance en son courage et les enfants qu’ils ont faits tous les deux.

Et quand la femme dit naïvement : « Le vin, c’est pour l’homme ! » quoi de plus beau et de plus navrant ! Le vin qui restaure est pour celui-là qui se tue et s’épuise. Ici on n’a besoin de rien : la femme fait le ménage et ramasse du charbon aux estacades ; les enfants courent ou se traînent, piaillent ou vont à l’école ; mais lui, l’HOMME, il travaille ! le vin, c’est pour lui !

En attendant, je jette un coup d’œil sur la chambre et le mobilier. La chambre est au second, sur une cour peu aérée ; on y arrive par un escalier disjoint, et cela se paie 7 fr. par mois, 84 fr. par an !

C’est donc 7 fr. à déduire sur les 58. Il reste 51.

Le logement se compose d’une seule pièce, dans laquelle se trouvent trois lits. Les lits sont en planches, les matelas en paille de maïs, les couvertures sont des haillons.

Sur une planche on voit trois pains. Ils sont noirs et durs, on en mange moins.

Sous le lit principal, une manne contient des pommes de terre, le restant d’un hectolitre, qui se paye 5, 6 et 7 fr.

Au plafond est un restant de lard. On s’est cotisé l’an dernier avec un voisin pour acheter un porc, car c’est une erreur des administrateurs de croire que chaque mineur peut acheter un porc au bout de l’an.

Au plafond également sont des guirlandes de plantes pharmaceutiques ; on a souvent besoin de tisanes dans la famille.

Dans un coin de la cheminée est un tas de charbon troisième qualité, charbon schisteux et pyriteux. La compagnie vend cela à ceux qui l’extraient, aux seuls propriétaires… seize sous [80 c.] l’hectolitre.

Que dire des haillons qui pendent au mur ? Vieilles guenilles, vieux lambeaux ! On découvre deux vêtements propres : un beau jupon bleu pour la femme, une veste et une blouse pour l’homme ; le reste est sordide.

De côté et d’autre des bouteilles de pharmacie : la fille aînée a un mauvais rhume, et elle est condamnée à l’huile de foie de morue.

L’homme entra, et poliment me salua du chapeau ; il rapportait deux pics dont la pointe s’était cassée, cela faisait 10 sous [50 c.] de réparation au moins. Et puis, après s’être assuré que je n’étais pas un monsieur, il exhiba un morceau de schiste charbonneux qu’il avait ramassé en venant. Si la compagnie l’avait su, il aurait eu une forte amende ; aussi il avait mis cela entre sa chemise et sa peau.

Les enfants étaient bien contents de voir arriver le père et bien contents de voir qu’on allait manger la soupe.

Ah ! la soupe ! un brouet noir, nauséabond, un mélange de pain noir, d’eau sulfureuse, de graisse rance et de lard moisi.

Tous, ils mangeaient cela de bon appétit… Dame !

Après la soupe, l’homme tailla à chacun un morceau de pain, et on s’escrima sur l’étrange fricassée dont le bouillon avait fait la soupe.

Et puis la moitié de la bouteille y passa. C’était pour l’homme la bouteille mais il la partagea il en donna un peu à chacun, un peu à la femme qui était enceinte, un peu à l’aînée qui a la poitrine faible, un peu aux plus jeunes, qui sont si petits.

J’avais peine à retenir mes larmes ; je donnai aux enfants quelques sous pour acheter des gâteaux le jour de l’an et je dis à Favier : Allons-nous en !

Aussi, sur les 58 francs qui leur restent, frais d’exploitation réduits, il faut payer 7 francs de loyer, c’est le moins ; il reste donc 51 francs pour six personnes, à savoir 8 fr. 50 par personne par mois, ou bien 28 centimes par jour.

Pas six sous par jour… pour manger !

Et il faut s’éclairer au logis et se chauffer, et si le malheureux vole, vous entendez bien, s’il vole un morceau de charbon qu’il extrait et qu’il lui appartient, il est mis à l’amende et son mois y passe.

Que dirait un de nos mendiants, je ne parle ni d’Ollivier ni de Duvernois, mais un de nos mendiants des rues, d’un pareil intérieur ?

Et ils ne se plaignent pas, ces misérables, ils ne se plaignent pas !

Tout ce qu’ils espéreraient dans leurs rêves les plus insensés, ce serait d’avoir 3 fr. 50 ou 4 fr. par jour c’est-à-dire un peu de vin de plus, du pain à peu près mangeable, du lard non gâté et le pot au feu le dimanche ?

Ah ! les rêves, oui ils les font ; mais ils ne songent pas à en implorer la réalisation, mais à l’obtenir par un travail plus acharné.

Ils voudraient travailler quatorze ou seize heures, extraire des wagons de charbon que la compagnie ne puisse leur chicaner, et jouir enfin, les misérables, non pas du produit mais du salaire de leur travail.

Et il faut cela ! Il faut cette misère et cet anéantissement pour que les vampires s’engraissent.

Le pain de ces misérables, c’est Bonaparte qui le gaspille en chiens et en sénateurs, c’est Schneider qui a le Creusot ; c’est Morny et Calvet qui ont vendu Aubin ; c’est Decaze[s] qui s’est enrichi ; c’est Fialin qui a le Foretz [Forez] ; c’est Bonaparte qui a tout.

Il y a des bourgeois à Paris qui s’imaginent que les élections en province sont des tripotages politiques !

De toutes les misères sociales que l’on peut tenter de sonder, celle-ci est la plus épouvantable, la plus sinistre, la plus propre à exalter le dévouement ! Partout il n’y a qu’à aider l’éclosion des idées sociales.

Ici, il faut tout créer ?

ACHILLE DUBUC

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J’ai encore utilisé la couverture de l’Éclipse, celle du 9 janvier 1870, qui est sur Gallica, là. Celle-là a été interdite, comme je l’ai dit plus haut.

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Le journal en entier et son sommaire détaillé, avec la Tribune militaire et la Question sociale ressaisies, sont ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).