Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

86. Mercredi 16 mars 1870

Rochefort est toujours au secret mais les articles signés Dangerville continuent à sortir de Pélagie, aujourd’hui ses « Fantaisies politiques » s’intitulent « La bataille des Eunuques », rien de bien nouveau ;

dans les « Nouvelles politiques », on apprend que l’auteur de Pierre Bonaparte et le crime d’Auteuil, à ce jour (2018) encore inconnu du catalogue de la Bibliothèque nationale de France est un « docteur Lux » (n’y aurait-il pas un fou du pseudonyme dans les parages?) ;

dans son « Courrier politique », aujourd’hui intitulé « Notre solitude », Arthur Arnould s’en prend au Journal des Débats, qui écrit que

la plupart des députés de la gauche, ainsi que PRESQUE TOUS LES ÉLECTEURS

partagent les sentiments de Jules Favre et donc, fatalement, que la Marseillaise se trouve dans la solitude — solitude dans le journalisme, certes, mais aussi peuplée des deux cent mille citoyens qui suivaient le corbillard de Victor Noir, des mineurs de La Ricamarie, d’Aubin, du Creuzot… (etc.) rappelle notre journaliste ;

« Alerte ! », crie Collot, on s’attaque au suffrage universel ;

Gustave Puissant est déjà à Tours, d’où il écrit, sous le titre général « Affaire Pierre Bonaparte », une première lettre de Tours, consacrée à son voyage, depuis les marchands de journaux de la gare d’Orléans (lisez Austerlitz) jusqu’à Beaugency, Vouvray… et Tours (suite à demain) ;

suit la liste complète des 89 noms, un par département (ils sont choisis dans les conseils généraux), parmi lesquels seront tirés les jurés de la Haute cour, je ne fais pas le même compte que le journal (où il y a d’ailleurs des erreurs), mais j’y vois 31 maires et 2 anciens maires, 14 propriétaires non maires (certains des maires sont propriétaires), 8 notaires non maires, 6 avocats non maires, 4 médecins non maires — 10 n’ont pas de qualification dans la liste, qui comporte aussi le directeur des mines d’Anzin, un chambellan de l’impératrice, un banquier… et un journaliste, Frédéric Morin, du Rappel, qui risque de se trouver bien seul… ;

pas de rubrique nécrologique pour Montalembert, ennemi de la libre pensée et des intérêts populaires ;

les passementiers lyonnais, toujours en grève, donnent eux-mêmes de leurs nouvelles au « Bulletin du mouvement social », Verdure les complète des nouvelles de leurs collègues stéphanois, qui continuent à les soutenir ;

je vous garde les communications ouvrières (ci-dessous) ;

je passe les « Échos » ;

suivis de « L’Algérie et l’administration militaire », un article d’A. de Fonvielle, dans lequel je crains bien que le mot « Algériens » désigne les « malheureux colons » (et eux seuls) ;

la « Tribune des employés » est encore consacré à la PLM, encore une lettre d’encore un auteur différent, des actualités différentes, souvent poignantes et toujours indignes ;

« Les Journaux », les autres, sont remplis d’articles sur Montalembert, ainsi que d’un duel espagnol, deux cousins prétendants au trône, des coups de pistolet, et voilà Henri de Bourbon tué par le duc de Montpensier, une bonne nouvelle, et plus intéressante, le retour sur le champ de bataille du citoyen Delescluze, rédacteur en chef du Réveil, après une longue et cruelle maladie ;

je passe le « Bulletin du travail » ;

il y a des annonces de réunions publiques ;

après les souscriptions ;

« Pour voir un représentant du peuple », très drôle article de L. Mie, qui a essayé de voir Rochefort, qui est allé de bureau en bureau, qui n’a pas réussi, et qui passe par le journal pour donner à Rochefort des nouvelles de sa fille…

Voici des préoccupations bien terre-à-terre que vous ne trouverez pas dans les autres journaux…

Communications ouvrières

Citoyen rédacteur,

Nous vous prions de nous accorder votre publicité pour révéler les faits qui se passent journellement dans un de nos ateliers de wagonnage… Voici ceux dont nous avons à nous plaindre :

La paye se fait toutes les quatre semaines, et tout ouvrier entrant nouvellement dans l’atelier, doit laisser une semaine en retard, ce qui fait donc cinq semaines pour la première paye.

Maintenant, au temps où nous vivons, la majorité des ouvriers n’ayant pas d’avance, est forcée de demander un prêt pour pouvoir manger. Ce prêt, contrairement à ce qui se fait dans beaucoup d’ateliers, consiste en jetons de cuivre. Jusque là, le mal n’est pas grand. Mais le bureau, pour bénéficier sans doute dans la cuisine, ayant fait frapper des jetons de 1 fr. et de 50 c. au nom d’un marchand de vins choisi par lui, l’ouvrier se voit forcé d’aller manger là ce qu’on veut bien lui donner, bon ou mauvais, par la raison toute simple que s’il n’y allait pas, il ne pourrait se nourrir ailleurs, les jetons n’étant valables que dans cet établissement.

Le marchand de vins possédant, lui, à son tour, des jetons de 25 et de 5 centimes, nous rend toujours en même cuivre la monnaie de notre pièce. De plus, le fumeur est obligé de prendre jusqu’au tabac chez ce marchand ; et voici la différence dans le poids du tabac : au lieu de 20 c.[g.?] de tabac à fumer, il ne donne que 15 grammes, et, pour le tabac à mâcher, 14 grammes.

Vous voyez donc, citoyen rédacteur, le bénéfice que l’ouvrier peut tirer de ces jetons.

Un autre fait, citoyen rédacteur, toujours à propos de cette monnaie de fantaisie : Un ouvrier avait fait des économies sur ces jetons pour pouvoir payer un petit effet qu’il avait souscrit. Ne pouvant le solder avec des jetons, il alla chez le marchand de vins, et lui demanda de les échanger contre de l’argent. Le marchand lui répondit : « Oui, j’échangeais les jetons de 1 fr. pour 90 centimes en billon [l’alliage de la monnaie officielle], mais comme cela me portait préjudice pour mon commerce, je n’escompte plus maintenant. Allez voir au bureau de votre atelier si on veut vous les changer. » Mais là on lui répond : « Jetons donnés ne peuvent se changer. » Le billet ayant été présenté à l’atelier, l’ouvrier fut forcé, pour le payer, de demander son compte. Mais l’ouvrier n’en dut pas moins conserver ses jetons, qu’il fut obligé de consommer avec les camarades pour ne point les perdre.

Voici, citoyen, comment se pratique, au dix-neuvième siècle, la liberté du travailleur. Nous vous prions d’insérer notre énergique protestation contre cette exploitation honteuse dont nous sommes victimes, nous réservant de faire connaître, en temps et heure, les noms du patron et du marchand qui vivent dans un si touchant accord.

Ont signé, les citoyens :

Gallois, Baptiste Bé, Dottin, Charles Amouret, Rothimberger,

Émile Audry, Casquin, Leroi, Mallet, Adam, Pernet, Legras,

Célestin Trycottet, Émile Lerjec, Jules Aubry, Loubeauz,

Mirabeau, Delarivierre, Arnold, Daimé, Louis Adriaenssens,

Boulanger, Dargent, Vermutti, Debraire, Paulot, Souillard,

Pillet, Jean Ladousse, Woehrel, Capiée, Caussinon,

Ludvray, Cajaumont, Gambert, Guibillon, Phileay, Guillin,

Boulongne.

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La carte postale du « chemin de fer d’Orléans » (gare d’Austerlitz) vient de Gallica, là.

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Le journal en entier, avec son sommaire détaillé est ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).