Comme annoncé dans les articles 1 (automne 1869), 2 (Rochefort), 3 (Varlin), 4 (les journalistes et la Commune) et comme présenté dans l’article 0 (Demain), voici la Marseillaise, quotidien, quotidiennement.

Attention, c’est un journal du matin, mais il est daté du lendemain.

88. Vendredi 18 mars 1870

Oui, vendredi, l’année prochaine, en 1871, le 18 mars sera un samedi ;

aujourd’hui nous avons les « Fantaisies politiques » de Dangerville, sur les « Fureurs corses », le Corse est Pietri, le préfet de police ;

Barberet nous apprend qu’il a essayé de voir Rochefort, en vain, il a appris que seul le ministre avait le pouvoir de l’y autoriser (et au détour d’une phrase nous apprenons que la lettre de Rochefort publiée dans le journal d’hier était sortie tout ce qu’il y a de plus légalement de la prison) ;

Raspail va mieux ;

Louis Noir informe qu’il sera bien partie civile au procès (« de mon frère », dit-il, mais c’est celui de l’assassin de son frère) et que les pièces ont été communiquée à Me Laurier ;

une dernière minute, Rochefort, cité comme témoin, va quitter Paris demain ou après-demain pour Tours ;

je passe les « Nouvelles politiques » ;

Arthur Arnould se félicite que « L’amnistie » n’ait pas eu lieu ;

c’est un tailleur de pierres, J.L. Loiseau, qui présente des « Souvenirs historiques de la royauté romaine », la question est celle de l’infaillibilité ;

Gustave Puissant décrit la ville de Tours dans sa lettre du jour ;

on ne pensait plus beaucoup à Simon Dereure, mais il écrit une lettre au ministre après son transfert de la Santé à Mazas (voir ci-dessous) ;

les Sociétés d’enseignement emplissent le « Bulletin du mouvement social » ;

un ouvrier mécanicien libéré de la Santé le 27 février ne peut pas trouver d’emploi parce que son livret d’ouvrier, qui lui avait été confisqué lors de son arrestation a été… égaré par les autorités ;

une lettre de New-York et de Cluseret affirme, entre autres, que

jamais un patron américain ne mettra à la porte un ouvrier populaire dans son usine ;

dans les « Échos », je ne retiens que l’étonnement de L’Ingénu à l’idée qu’il puisse exister un ministère des communications (« la » comm n’est pas à l’ordre du jour) ;

une lettre sur l’ordinaire des soldats fait le miel de la « Tribune militaire », à défaut de celui des militaires ;

dans la « Tribune des employés », c’est toujours un employé de chemin de fer, mais cette fois de la Compagnie de l’Ouest, qui écrit sur

l’oppression inouïe et inqualifiable dont sont victimes, en général, les petits employés des compagnies, surtout depuis que celles-ci sont dirigées par l’armée d’élèves de tous les grades des corps supérieurs des Ponts-et-Chaussées et des Mines dont le gouvernement ne sait plus que faire

(sans commentaire);

c’est un dénommé Claude Gillarda qui décrit « les voitures cellulaires », qui transporte les détenus du dépôt à Mazas, etc. ;

je passe « Les Journaux » ;

peu de communications ouvrières ;

quelques réunions publiques ;

un des « Faits divers » est très Dickens-ien, petits mendiants maltraités par un méchant maître, c’est au Havre, encore un prêtre et des attentas à la pudeur ;

Jules Kergomard a écrit une belle critique de l’Histoire de Napoléon Ier, de P. Lanfrey pour la rubrique « Variétés » ;

brève rubrique « Tribunaux » dans laquelle on voit deux prévenus acquittés dans une affaire de réunion publique (mentionnons le fait pour sa rareté, écrit Morot) ; 

il y a les souscriptions et les rubriques habituelles.

Voici l’article de Dereure:

Monsieur le Ministre,

En vous adressant ces quelques lignes, je n’ai pas l’intention de me plaindre ou de réclamer, je veux simplement constater des faits.

Je ne connais pas les ordres que vous avez donnés à notre égard, mais ce que je sais, c’est que les procédés que l’on emploie ici vis-à-vis de nous, sont loin de ressembler à ceux dont nous étions l’objet à la Santé.

En arrivant ici, je demandai à M. le Directeur s’il n’était pas possible d’être en cellule double, comme j’étais à la Santé ; il me répondit, que cela ne se pouvait pas.

C’est très-bien ; sans doute, si j’avais le bonheur d’être de la famille des Troppmann, je serais en cellule double. Et que sait-on ? peut-être aurais-je eu un coin des appartements de M. le Directeur.

Avant-hier matin, en entrant dans ma cellule, je fus suffoqué par le froid qu’il y faisait.

Je ne pus parvenir à me réchauffer de la journée. Ce n’est que lorsque je pus faire mon lit et me coucher que je me réchauffai.

Déjà, lors de mon arrestation, le froid qu’il faisait dans ma cellule me donna un rhume qui me fit cracher le sang pendant trois jours, et dont je ressens encore les effets. Aussi me promettais-je de faire la grasse matinée le lendemain, ce qui nous était permis à la Santé ; mais je comptais sans mon hôte, qui, sous la figure d’un surveillant, vint me dire : Il faut vous lever ; je lui répondis que je ne me lèverais pas, que je ne voulais pas comme la veille rester toute la journée sans m’échauffer, il fut chercher un autre gardien et le brigadier qui me dit qu’il n’y avait pas deux règlements, et qu’il fallait que je me lève ; oui, Excellence, nous savons qu’il n’y a pas deux règlements, que nous sommes mêlés à toute espèce de repris de justice, il n’y a que pour les assassins qu’il y a deux règlements ; mais au brigadier comme au surveillant je fis la même objection, et je leur dis d’aller chercher le directeur, et que je ne me lèverais pas. En fermant la porte j’entendis un surveillant dire : nous allons le mettre au cachot, il sera mieux. Au cachot ! au cachot soit, j’y aurai peut-être moins froid. Et après ? Le gourdin de vos garde-chiourmes sans doute. Et après ? La proscription, la transportation, Lambessa, Cayenne, Nouka-Hiva. Et après ? Les fusillades. Et après ?…

Non, Excellence, non, toutes ces mesquineries, toutes [ces] petitesses, toutes ces rigueurs, toutes ces persécutions, n’empêcheront pas que nous soyons ce que vous disiez être il y a dix ans ; que nous soyons d’honnêtes et laborieux citoyens, à qui vous ne pouvez reprocher seulement une heure de violon.

Ne croyez pas cependant que, si je ne voulais pas me lever, c’était pas paresse ou fainéantise. Ce n’est ni dans mes goûts ni dans mes habitudes. Depuis l’âge de 13 ans je travaille manuellement, et je me levais toujours avec le jour, et souvent avant, pour travailler. Si je ne me levais pas, c’était pour ne pas être exposé à la température glaciale de ma cellule. Je fis constater le fait par le brigadier, qui me répondit que les appareils ne valaient plus rien. Mais cependant, lorsque je fus au parloir voir ma mère et ma femme, entre deux grillages éloignés d’un mètre l’un de l’autre, il y faisait une chaleur presque étouffante, ainsi que dans les couloirs.

Je voulus savoir si le froid était aussi rigoureux au-dehors que dans ma cellule, et je constatai que la température du dehors équivalait à la chaleur de notre corps. Lorsque je fus rentré, je fis l’expérience dans ma cellule et je vis qu’il faisait plus froid que dehors. Je ne savait trop à quelle cause attribuer le froid, mais je réfléchis que c’était peut-être bien par les bouches de chaleur qu’il arrivait ; je mis la main devant, et je reconnus que je ne m’étais pas trompé. Je n’aurais pu y laisser ma main cinq minutes de suite sans la retirer complètement glacée. Oh ! raffinement de malice ! Tartuffe ne ferait pas mieux. Les bouches de chaleur se sont transformées pour nous en bouches glacées.

À la Santé, sur leurs demandes, les détenus politiques étaient autorisés à avoir leurs guichets ouverts ; ici, non content de fermer le guichet, on m’a fermé jusqu’au trou, large comme une pièce de cinquante centimes, qui me permettait de jeter un coup d’œil de temps en temps dans la galerie.

Vous avez lu sans doute, Excellence, ce que votre frère Aristide a écrit sur les cellules de Mazas. Si vous ne vous en souvenez pas, veuillez le relire, et aux souffrances morales qu’il a si bien décrites, joignez-y le froid insupportable que nous subissons.

Excellence, la bienveillance que le directeur et les gardiens de la Santé nous montraient vous portait ombrage, nous étions relativement trop heureux, mais cependant, spectre du Deux-Décembre, si vous êtes la force ne la soyez pas à demi, augmentez ces rigueurs si faire se peut, nous vous bénirons, et cette bénédiction vaudra bien celle de votre père.

Je finis comme j’ai commencé : ce n’est ni une plainte, ni une réclamation, c’est une simple constatation.

S. DEREURE

gérant de la Marseillaise,

détenu à Mazas, 3e division, n°6

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L’image de couverture a été dessinée par Étienne Lécroart pour le livre Paris-math de l’Oulipo, aux éditions Cassini. Je le remercie de me permettre de l’utiliser ici. 

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Le journal en entier, avec son sommaire détaillé est ici (cliquer).

Un glossaire actualisé quotidiennement se trouve ici (cliquer).