Assez de politique politicienne et retour à la vraie vie.

Aux gardes nationaux, aux sociétés ouvrières. Et d’abord, parce que la presse réactionnaire n’en finit pas de les mépriser, quelques observations sur les gardes nationaux — de toutes classes –, par notre franc-tireur suisse, Georges Guillaume (dans cet article, les citations sont en vert):

Je vois toujours ces gardes nationaux partant pour monter une garde de 24 heures aux remparts. Ils défilaient dans les rues d’un air martial, tambours en tête, précédés ou suivis d’une coquette cantinière aux couleurs de la République; chaque garde portait ses provisions dans un sac, sa couverture en bandoulière, er beaucoup rentraient leurs pantalons dans de grandes bottes vernies. C’était une joie pour les Parisiens de la classe aisée de se montrer ainsi. Quelquefois même, pour marcher d’un pas plus alerte, la compagnie se faisait suivre par des voitures sur lesquelles on entassait les sacs, trop lourds pour les épaules bourgeoises. Et puis on ne jeûnait pas aux remparts. On y apportait des pâtés, de la viande, et l’on buvait son verre. — Les bataillons des quartiers ouvriers étaient plus simples dans leur mise et plus sérieux dans leur maintien. Les remparts n’étaient pas pour eux un lieu de bamboches, ils allaient monter la garde sérieusement, n’ayant pas toujours un bon souper ni une bonne couverture pour la nuit. Aussi l’ouvrier passait, grave et soucieux. Lui qui en partant avait peut-être laissé sa famille sans pain, comment aurait-il pu boire et chanter comme ses camarades plus aisés ou plus riches?

Parmi ceux-ci, sans doute, des mécaniciens. Et les voici qui se réunissent. Le dimanche 6 novembre, au Ba-Ta-Clan, 50 boulevard Voltaire — maintenant que le boulevard n’est plus « du Prince-Eugène ».

Voici l’appel, dans La Patrie en danger daté du 6 novembre (parue hier samedi 5 novembre).

Appel

À tous les ouvriers mécaniciens et de la
métallurgie

La commission de la Chambre syndicale des ouvriers mécaniciens a pensé qu’il était urgent, dans les circonstances graves où nous nous trouvons, de réunir toute la corporation en une réunion qui se tiendra au Bataclan, boulevard Voltaire, dimanche 5 novembre, à 11 heures du matin.

Ordre du jour: La Commune, l’Armement.

Les Membres de la Commission:
Avrial, Delhaye, Dunant, Haan,
Cavietzel, Maillard, Martin,
Ricault [Rigault], Sion, Vigreux

Le dimanche matin est un moment « normal » pour réunir les ouvriers. La Commission ouvrière de 1867 (nous l’avons rencontrée dans cet article) se réunissait le dimanche matin — de toute façon, les autres jours, les ouvriers travaillaient…

Il y a une semaine, le 30 octobre, les bronziers se sont réunis, aussi à 11 heures du matin, et aussi au Bataclan. Dimanche prochain 13 novembre, la Chambre syndicale des serruriers se réunira elle aussi.

Les membres de la commission sont rangés (plus ou moins) par ordre alphabétique, mais il y a peu de doute qu’Augustin Avrial en soit l’âme. Nous l’avons vu, lui, assez souvent, notamment lors du « troisième procès de l’Internationale » dont il était un des inculpés, puis un des condamnés, il sera élu du onzième arrondissement à la Commune, il se battra sur les barricades — et notamment sur le boulevard Voltaire le 25 mai 1871, justement là, devant le Ba-Ta-Clan (l’orthographe de ce nom était encore variable) avec Theisz, Vermorel…

Mais nous sommes le 6 novembre 1870. Les mécaniciens se réunissent. Et ils votent une résolution. On la lit dans Le Tribun du peuple daté du 10 novembre (c’est bien un titre de Babœuf mais ce n’est pas le journal de Lissagaray — qui ne paraîtra qu’au printemps — il faudra que je vous parle de ce journal, celui de 1870).

Réunion générale

des ouvriers mécaniciens

Dimanche 6 novembre, les ouvriers mécaniciens de Paris se sont réunis dans la salle Ba-ta-clan. La résolution suivante a été votée à l’unanimité par tous les citoyens présents :

Au nom de la défense nationale, l’assemblée générale des ouvriers mécaniciens et métallurgistes de Paris réclame du Gouvernement qu’une réquisition soit faite de tous les ateliers et de toutes les matières premières pouvant servir à la transformation des fusils à percussion et à la fabrication des fusils à tir rapide. Il devra également obtenir du Trésor public les sommes nécessaires auxdites opérations. Nous demandons cette réquisition parce que les prix que nous établissons sont au-dessous de ceux qui sont actuellement payés par l’État. Nous offrons toutes les garanties désirables.

Des ouvriers délégués attendent du citoyen ministre une audience pour lui donner des explications verbales sur les moyens pratiques à employer immédiatement.

Les membres délégués de la corporation.

(Suivent trente signatures.)

Je n’ai pas vu cette résolution publiée ailleurs — encore une fois, je dispose essentiellement de ressources en ligne. Mais Dautry et Scheler eux-mêmes ne citent que Le Rappel. Lequel publie un résumé, avec seulement seize signataires. Le voici. Le Rappel daté du 9 novembre:

L’Assemblée générale des ouvriers mécaniciens et de la métallurgie de Paris, réclame du gouvernement de mettre en réquisition tous les ateliers et toutes les matières premières nécessaires à la transformation des fusils à percussion et à la fabrication d’armes à tir rapide.

Les ouvriers offrent d’accepter tous tarifs et toutes mesures donnant de sérieuses garanties.

Leurs délégués attendent du citoyen ministre une audience pour fournir des explications verbales sur les moyens pratiques à employer immédiatement.

Les délégués de la corporation :
Avrial. — L. Boulanger. — Coudriet. — Christ.
— Delhaye. — G. Berneden. — G. Drouchon.
— Éd. Martin. — L’Égalité. — Deyeux. — Péron.
— Labouriane. — Vieillard. — Harlé. — Haan. — A. Rigault

Il semble qu’ils aient été reçus et entendus — en partie — par le gouvernement. Voyez Le Rappel daté du 11 novembre:

Le syndicat des mécaniciens vient d’être chargé par le gouvernement de transformer tous les fusils à percussion en fusils se chargeant par la culasse. Cette transformation est aujourd’hui chose facile. L’outillage existe, abondant et perfectionné. Les bras seuls manquent : que les ouvriers s’offrent, et en quelques jours des milliers de fusils à tir rapide seront mis à la disposition de la garde nationale.

Le comité adresse l’appel suivant aux ouvriers mécaniciens :

La commission de la chambre syndicale convoque la corporation en une réunion qui se tiendra ce soir jeudi, 10, à huit heures, salle de Ba-Ta-Clan.

Les syndics rendront compte de leurs démarches faites au ministère des travaux publics.

Pour la commission et par délégation :

Le syndic, HAAN

Nous l’avons tous remarqué, il n’est pas question de la réquisition des ateliers… Faudra-t-il attendre la Commune?

*

Augustin Avrial, mécanicien, ne s’intéressait pas qu’aux fusils. Il a inventé un procédé pour améliorer les machines à coudre. Et là, une révolution! — enfin!

L’image publicitaire que j’ai utilisée en couverture date de 1895, elle vient de Gallica, là. Enfin une illustration avec des femmes (oui, il y a un homme, mais il lit le journal… j’adore cette image!).

Livres utilisés

Dautry (Jean) et Scheler (Lucien)Le Comité central républicain des vingt arrondissements de Paris, Éditions sociales (1960).

Guillaume (Georges), Souvenirs d’un franc-tireur pendant le siège de Paris par un volontaire suisse, G. Guillaume fils, Neuchâtel (1871).

Le journal Le Tribun du peuple n’est pas sur Gallica (mais je l’ai lu sur le site payant et privé RetroNews de la Bibliothèque nationale de France — ce que je réprouve absolument), c’est pourquoi je n’ai pas pu mettre de lien.

Cet article a été préparé en juin 2020.