Nous sommes toujours le 15 février 1872, au Palais de Justice de Versailles, devant le 4e conseil de guerre. Qui juge toujours Blanqui et le 31 octobre. Après le rapport et l’interrogatoire de Blanqui (article précédent) commence le défilé des témoins, Jules Ferry, qui ment (il y a confusion dans l’esprit du témoin, dit élégamment Blanqui), puis Jules Simon, Emmanuel Arago, qui est contraint par les questions de Blanqui de confirmer l’engagement qui avait été pris de l’absence de poursuites. Puis ce sont le général Tamisier, qui, d’après Le Radical, a dit:

Je lui ai promis qu’il ne serait jamais inquiété. J’ai pris sur moi de faire cette promesse, pensant qu’elle serait ratifiée par les membres du gouvernement. Dès l’instant qu’un accord s’était fait entre nous, je considérais que l’éponge devait être passée sur les événements de la nuit que nous venions de traverser.

Mais d’autres journaux sont moins catégoriques. Dorian, lui, crée une grande impression. Il raconte, lui aussi, cette soirée, puis:

Contrairement à ce qu’a dit M. Ferry, il affirme qu’il y a eu une convention entre les membres du gouvernement et les chefs de l’insurrection. M. Dorian et M. Ferry se seraient entendus avec M. Delescluze. L’Hôtel de Ville devait être évacué. Les élections municipales se feraient le lendemain, et les membres du gouvernement devaient se présenter aussi devant les électeurs. Il était bien entendu, et il était dans l’esprit de tous, qu’aucune poursuite n’aurait lieu, pour les faits du 31 octpbre, contre les citoyens qui avaient envahi l’IIôtel de Ville. Certainement, ajoute M. Dorian, il n’y a pas eu de convention écrite, mais la convention existait.

Et voici l’ancien préfet de police Edmond Adam:

II parle d’une convention entre M. Dorian, M. Ferry et M. Delescluze. Les élections municipales, l’évacuation de l’Hôtel de Ville, et aucune poursuite exercée contre les citoyens qui avaient envahi l’Hôtel de Ville, étaient les trois points de cette convention. Les bataillons de l’ordre comme les bataillons qui avaient fait le mouvement devaient se retirer aux cris de : Vive la République! Ce qui eut lieu.
Le commissaire de la République demande ensuite à M. Edmond Adam pourquoi il a donné sa démission de préfet de police. M. Edmond Adam répond qu’il a donné fa démission parce qu’il ne pouvait ordonner do poursuites quand il avait été entendu entre le gouvernement et les chefs de l’insurrection qu’aucune poursuite ne serait exercée. Sur cette dernière déposition l’audience est levée.

[Il y a plusieurs articles sur ce site à propos du 31 octobre 1870 (celui-ci, par exemple, et, à propos des engagements dont parle Tamisier, celui-ci, et même celui-ci pour les raisons de la démission d’Edmond Adam et des mensonges de certains autres) et des autres événements cités.]

L’audience reprend le lendemain, 16 février, à midi. D’autres témoins viennent raconter leur version de la même histoire. Blanqui précise le sens du mot « otage » — et donc, le fait que personne n’a été pris en otage le 31 octobre. Le réquisitoire est violent, je me contente de relever

Je veux que vous supprimiez cet homme de la société française.

Blanqui va nous résumer le reste, après que son avocat, Me Le Chevalier, ait prononcé sa plaidoirie. Puis Blanqui prononce quelques « dernières paroles »:

Je n’ai rien à ajouter pour ma défense après les paroles de mon avocat, je tiens seulement à établir que je ne suis pas ici pour le 31 octobre. C’est là le moindre de mes forfaits. Je représente ici la République tramée à la barre de votre tribunal par la monarchie. M. le commissaire du gouvernement a condamné la Révolution de 89, celle de 1830, celle de 48 et celle du 4 Septembre; c’est au nom des idées monarchiques, du droit ancien en opposition au droit nouveau, comme il dit, que je suis jugé, et que sous la République je vais être condamné.

J’aimerais conclure ainsi… Mais le dernier mot est aux « juges ». Il ne faut qu’un quart d’heure au conseil pour condamner Blanqui à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation civique. Et d’ailleurs, ce n’est pas le dernier mot.

Il y avait un vice de forme. On a donc « repassé » Blanqui au 6e conseil de guerre (c’est ce qui avait été fait avec Rossel) le 29 avril. Cette fois, je vous cite la fin du réquisitoire (manuscrit conservé dans les papiers de Geffroy à la BhVP):

Votre sentence n’atteindra pas seulement l’accusé; la loi s’est proposé un but plus élevé, un but préventif: votre verdict ira frapper d’une crainte salutaire les complices de Blanqui, jusque dans les tavernes de Londres et les cabarets de Genève, où se formule, à la grande joie de nos ennemis, cet audacieux manifeste annonçant l’avènement d’une nouvelle Commune.
Ne les avez-vous pas entendus fêter le 18 mars, ce lugubre anniversaire, et menacer de porter de nouveau la torche dans nos cités, la main sur nos caisses publiques? Ils ont d’avance désigné les victimes. Ils veulent égorger de nouveau tout ce qui personnifie le devoir, la science et les vertus.
Que votre verdict réponde à ces menaces et vienne en même temps rassurer le pays. Car le pays qu’il n’est de sécurité et de salut que dans le respect de la loi, l’observation de la loi et l’application de la loi.

Eh oui, les communards réfugiés à l’étranger ont célébré le premier anniversaire du 18 mars… Rassurez-vous, la condamnation de Blanqui aurait, même sans ces réunions de réfugiés, été confirmée.
Elle l’est, bien sûr.
Il y a encore un pourvoi, puisque le 6e conseil de guerre avait été créé par une loi postérieure aux faits jugés. Le pourvoi a été rejeté. Après quoi, des médecins se sont prononcés contre le « voyage » en Nouvelle-Calédonie, et le ministre de l’Intérieur a décidé d’envoyer Blanqui dans le quartier d’isolement de la centrale Clairvaux en wagon cellulaire et voiture fermée. Il y a été incarcéré le 17 septembre 1872.

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J’ai déjà utilisé le portrait de Blanqui par Eugène Carrière une autre fois où sa voix se taisait.

Livres utilisés

Geffroy (Gustave)Blanqui L’Enfermé, L’Amourier (2015).

Dommanget (Maurice), Blanqui, la guerre de 1870-71 et la Commune, Domat (1947).

Le réquisitoire cité est à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (8-MS-1089).